Dans Around the World, la harpiste Rachel Talitman retrouve le bassoniste Mavroudes Troullos, avec qui elle construit patiemment un répertoire original pour harpe et basson, et s'adjoint la flûte d'Eyal Ein-Habar. Ensemble, ils proposent un "tour du monde" en onze escales : teintes hébraïques (Pigovat), impressionnisme français (Ouzounoff), Amérique latine (Barcos), Grèce antique (Meijering), Andalousie (Vellones) et paysages enneigés japonais (Yoshimatsu). Le trio séduit par la cohérence de ses timbres et évite le piège du simple catalogue de musiques du monde, privilégiant une approche intime, la couleur et la narration plutôt que la démonstration virtuose. Avec Around the World, Rachel Talitman et Mavroudes Troullos fêtent cinq ans de collaboration et et leur cinquième album, après un premier disque paru en 2021 et consacré à la musique de Luigi Concone. Une excellente raison pour dialoguer avec Mavroudes Troullos.
Vous êtes un bassoniste chypriote grec : comment est né votre amour pour cet instrument, et quel a été votre parcours de formation jusqu'à la scène internationale ?
Mavroudes Troullos : Je suis né à Nicosie en 1992, dans une famille de musiciens, si bien que la musique a toujours fait partie de mon quotidien. J'ai commencé le basson à treize ans, presque par curiosité pour un instrument rarement entendu et jamais mis en lumière, suggéré par mon père. Ce qui m'a immédiatement conquis, c'est sa voix : un timbre chaud, presque vocal, capable d'être tour à tour grave et lyrique, comique et tragique. À dix-huit ans, j'ai eu l'occasion de jouer mon premier concerto en soliste, le concerto de Carl Maria von Weber, une expérience qui m'a confirmé dans l'envie d'en faire mon métier. Ma formation m'a ensuite mené d'Athènes, où j'ai obtenu mon diplôme, à Leipzig pour ma licence, puis à Bruxelles, au Conservatoire royal, pour mon master. C'est un parcours européen qui m'a permis de croiser des écoles et des sensibilités très différentes, et qui m'a finalement conduit sur la scène internationale.
Comment est née votre collaboration avec la harpiste Rachel Talitman ? Qu'est-ce qui, dans sa personnalité musicale ou son parcours, a rendu ce partenariat naturel ?
Mavroudes Troullos : La rencontre s'est faite à Bruxelles. L'idée du duo harpe-basson existait bien avant moi. Rachel Talitman est une musicienne dont la démarche m'a immédiatement parlé : une harpiste belgo-israélienne formée à Tel-Aviv puis à Bruxelles auprès de Suzanna Mildonian, animée dès le départ par le désir d'aller chercher un répertoire que personne d'autre ne joue, de faire naître de nouvelles pages. Cette curiosité insatiable, ce goût pour la découverte plutôt que pour le confort, c'est exactement ce qui m'anime moi aussi avec le basson. Sa compréhension musicale et ses capacités expressives sont remarquables. Ce partenariat s'est donc imposé naturellement.
Le duo harpe-basson ne dispose pas d'un répertoire abondant. Comment avez-vous, ensemble, entrepris de construire un corpus d'œuvres spécifique à cette formation plutôt que de vous appuyer sur de simples transcriptions ?
Mavroudes Troullos : C'est vrai, et c'est précisément ce vide qui nous a intéressés. Rachel a toujours eu cette pratique d'aller vers des compositeurs vivants pour leur commander des œuvres, ou inversement, ce sont très souvent les compositeurs qui viennent vers elle, spécifiquement pour ses ensembles, plutôt que de se rabattre sur des arrangements. Nous avons donc multiplié les commandes et les dédicaces : des œuvres d'Anna Segal, Michel Lysight, George Kontogiorgos entre autres, ont ainsi été écrites en pensant précisément au timbre de la harpe et du basson réunis, plutôt que transposées d'une autre instrumentation. C'est un travail de longue haleine, qui exige de construire un véritable dialogue avec chaque compositeur, de lui expliquer ce que l'instrument peut et ne peut pas faire, mais c'est la seule manière de bâtir peu à peu, projet après projet, un corpus qui appartienne réellement à cette formation.
Pour Around the World, vous êtes rejoint par le flûtiste Eyal Ein-Habar, ancien flûte solo de l'Orchestre philharmonique d'Israël. Comment le trio a-t-il trouvé son équilibre timbral entre la harpe, la flûte et votre basson ?
Mavroudes Troullos : Eyal apporte une clarté et une souplesse de son qui équilibrent magnifiquement les deux autres voix. Ce qui est intéressant dans ce trio, c'est que la harpe n'est jamais reléguée à un simple rôle d'accompagnement : selon les pièces, elle est tour à tour le sol sur lequel marchent la flûte et le basson, le moteur rythmique, ou celle qui montre le chemin aux deux instruments à vent. La flûte et le basson, de leur côté, entretiennent un dialogue presque théâtral, se répondant, s'interrompant, se rejoignant sur une même ligne. L'équilibre s'est construit dans la pratique, au fil des répétitions : chacun de nous a dû apprendre à laisser de la place aux autres au bon moment, et c'est cette écoute mutuelle, plus que toute formule écrite à l'avance, qui a finalement donné sa cohérence au trio.
Comment percevez-vous vous-même votre rôle au sein de cet ensemble, face à des instruments plus aériens ?
Mavroudes Troullos : On pourrait penser que le basson est condamné à un rôle secondaire aux côtés d'instruments aussi aériens que la harpe et la flûte, mais c'est précisément ce que je m'efforce de démentir. Mon instrument peut chanter, dialoguer et porter une mélodie tout autant qu'eux ; il apporte simplement une couleur plus terrienne, plus charnelle, en contrepoint de leur légèreté. Je me vois moins comme une fondation immobile que comme une troisième voix à part entière, capable de porter l'harmonie tout autant que de prendre les devants. C'est cette tension entre l'ancrage du basson et l'envol de la harpe et de la flûte qui, je crois, donne au trio sa richesse. Il faut bien sûr un long travail en amont pour trouver le bon matériel (anche, bocal, etc.).
Pourquoi un tour du monde en onze étapes ? Comment avez-vous choisi ces compositeurs et ces pays plutôt que d'autres ?
Mavroudes Troullos : L'album compte onze mouvements au total, répartis sur six œuvres : "Shulamit" de Boris Pigovat, "Paysage d'automne" d'Alexandre Ouzounoff, les trois pièces des "Piezas Intimas" de Georges Barcos, "The Lips of Pythia" de Chiel Meijering, les deux parties des "Impressions d'Espagne" de Pierre Vellones, et enfin les trois mouvements de l'œuvre de Takashi Yoshimatsu qui clôt l'album. D'où l'image des onze étapes de ce tour du monde. Le choix des compositeurs n'a pas suivi une logique systématique de représentation géographique, mais plutôt des rencontres et des affinités : chacun apportait une couleur différente, un imaginaire différent — la rêverie proche-orientale de Pigovat, la mélancolie automnale d'Ouzounoff, la théâtralité de Meijering, la lumière espagnole de Vellones, la retenue méditative de Yoshimatsu. C'est cette diversité d'atmosphères, plus que les pays eux-mêmes, qui a dessiné l'itinéraire de l'album.
Votre travail avec Rachel Talitman semble accorder une attention particulière à l'héritage juif et à la redécouverte de répertoires. Est-ce une dimension qui vous tient personnellement à cœur, ou qui est née de votre rencontre avec elle ?
Mavroudes Troullos : C'est une dimension qui me tenait à cœur avant de rencontrer Rachel, et qui s'est développée grâce à elle. Toute sa carrière porte cette exigence de redécouverte : elle a enregistré des compositeurs judéo-polonais disparus dans les tourments du vingtième siècle, des pages israéliennes méconnues, et plus récemment, avec Anna Segal, tout un projet construit autour de thèmes hébraïques traditionnels pour harpe et basson, auquel j'ai eu la chance d'être associé dès le début. Ce n'est pas seulement une entreprise musicale : c'est une forme de devoir de mémoire, une manière de garder vivantes des voix qui, sans cela, seraient peut-être restées silencieuses. Jouer ce répertoire à ses côtés m'a rendu sensible à cette dimension patrimoniale de la musique, et je la porte désormais avec la même conviction qu'elle.
Parmi les pièces de l'album (Pigovat, Ouzounoff, Barcos, Meijering, Vellones, Yoshimatsu), y en a-t-il une où votre partie de basson vous a particulièrement marqué ou mis à l'épreuve ?
Mavroudes Troullos : Chacune apporte son propre défi, mais je dirais que le "Danzón" des "Piezas Intimas" de Georges Barcos est celui qui m'a le plus mis à l'épreuve techniquement : le rythme y est extrêmement marqué, avec des effets percussifs sur l'instrument qui exigent une grande précision, et le basson doit y avoir une vivacité presque dansante, à rebours de l'image plus solennelle qu'on lui attache souvent. Sur un plan plus expressif, "Shulamit" de Pigovat m'a profondément marqué : la pièce demande au basson une couleur chaude et terrienne, en contrepoint de la qualité presque éthérée de la flûte, et il faut trouver le juste équilibre pour ne jamais alourdir cette atmosphère onirique.
Cette pièce de Chiel Meijering évoque l'oracle de Delphes et confère au basson "une épaisseur presque incantatoire". Comment avez-vous abordé cette dimension presque théâtrale de l'interprétation ?
Mavroudes Troullos : "The Lips of Pythia" fonctionne un peu comme une mosaïque sonore : des motifs apparaissent, se déplacent, et laissent place à d'autres motifs, un peu comme des fragments de verre coloré posés côte à côte, dont le dessin d'ensemble ne se révèle que pris à distance. Pour incarner cette figure de la Pythie, j'ai essayé de dépasser une approche purement instrumentale du basson vers quelque chose de presque vocal, de presque prophétique : un souffle plus rugueux par endroits, des attaques plus dures, un son qui semble venir de plus loin que la seule mélodie. C'est un exercice d'équilibriste, car il faut rester théâtral sans jamais sacrifier l'intonation ni la ligne musicale. Le dialogue avec la flûte, qui prend elle aussi en charge une part de cette théâtralité, aide beaucoup à construire cette dimension incantatoire.
On perçoit dans votre discographie commune une pratique de la musique de chambre inscrite dans la durée plutôt qu'une succession de projets ponctuels. Que vous apporte cette fidélité, en tant qu'instrumentiste, qu'une carrière plus éclatée ne permettrait pas ?
Mavroudes Troullos : Cette fidélité change tout, je crois. Lorsqu'on travaille pendant des années avec les mêmes partenaires, on finit par anticiper leurs intentions, par se comprendre sans avoir besoin de tout expliquer : la musique devient une véritable conversation, plutôt qu'une simple superposition de parties. Avec Rachel, nous en sommes maintenant à plusieurs albums et à de nombreuses créations mondiales ; cette continuité nous a permis de construire, projet après projet, un répertoire cohérent, et de gagner la confiance des compositeurs, si bien qu'ils écrivent pour nous des œuvres de plus en plus personnelles, sachant précisément pour qui ils écrivent. Une carrière plus éclatée, faite de collaborations ponctuelles, ne permettrait probablement pas cette profondeur, ni cette liberté de prendre des risques ensemble.
Après ce tour du monde, où le duo — ou désormais le trio — compte-t-il emmener ce projet ?
Mavroudes Troullos : Nous comptons continuer à commander de nouvelles pièces pour duo, trio et autres formations, afin que Around the World ne reste pas une étape isolée mais devienne le point de départ d'un répertoire durable. Et bien sûr, la collaboration avec Rachel se poursuit en parallèle sous d'autres formes : redécouvertes de répertoires, notamment autour de différentes cultures et de différents héritages.
