C’est une véritable relation musicale qui unie la harpiste Rachel Talitman avec le bassoniste Mavroudes Troullos. L'intérêt du duo Talitman-Troullos ne réside pas dans une virtuosité display, mais dans la construction patiente d'un répertoire propre à une combinaison instrumentale. Leur esthétique commune privilégie la couleur, la narration et l'ancrage culturel (héritage juif, redécouvertes historiques) plutôt que l'abstraction formelle, une ligne éditoriale cohérente qui fait de leurs disques successifs les chapitres d'un même projet au long cours plutôt que des parutions isolées.
Pour ce Around the world : trois instrumentistes, trois couleurs, un même geste : celui du voyage. La harpiste Rachel Talitman, artiste belgo-israélienne au parcours déjà riche d'enregistrements en création mondiale, retrouve ici le bassoniste chypriote Mavroudes Troullos, son complice de plusieurs albums consacrés au répertoire pour harpe et basson, et s'associe à la flûte d'Eyal Ein-Habar, ancien premier pupitre de l'Orchestre Philharmonique d'Israël devenu pédagogue reconnu en Allemagne. De cette rencontre naît ce disque conçu comme un tour du monde en onze escales.
Le programme s'ouvre sur "Shulamit", pièce de Boris Pigovat, subtile, rêveuse et contemplative (rappelant parfois Charles Koechlin) aux teintes hébraïques. Vient ensuite "Paysage d’Automne" d’Alexandre Ouzounoff, respiration plus française, presque impressionniste, où la flûte et le basson dialoguent avec les arpèges de la harpe comme une brume sur un jardin. Le cœur du disque bascule vers l'Amérique latine avec les trois volets des Piezas Intimas ("Nocturnal", "Danzon", "Poema Mistico") du compositeur colombien George Barcos, un triptyque qui joue sur les contrastes de rythme et de climat, entre langueur nocturne et vivacité dansante.
"The Lips of Pythia" de Chiel Meijering convoque la Grèce antique et l'oracle de Delphes, moment plus théâtral de l’album où la musique évolue comme une mosaïque de sons : des motifs surgissent, glissent l'un vers l'autre, puis s'effacent pour laisser place à de nouvelles figures sonores où le basson prend une épaisseur presque incantatoire.
Puis l'Espagne s'installe pour deux mouvements avec Impressions d'Espagne de Pierre Vellones : "Les chèvres de Tarifa" et "Les jasmins de Cordoue" dessinent une Andalousie sensorielle, moins folklorique que suggérée, avec une écriture rappelant parfois Jacques Ibert ou Honegger portée par les timbres boisés du trio.
Le disque se referme sur les trois volets du magnifique White Landscapes ("Adagio", "Moderato", "Largo") de Yoshimatsu Takashi où les morceaux dessinent un cycle simple : la neige tombe, se dépose, puis disparaît, qui devient le fil conducteur de l'œuvre. L'absence du schéma classique rapide-lent-rapide (on a plutôt lent, un peu plus animé mais toujours lent, très lent) renforce l'atmosphère de calme et de contemplation. Mais derrière cette apparente simplicité se cachent des messages plus profonds de tristesse, de nostalgie et d'espoir.
Ce qui frappe dans Around the World, c'est la cohérence timbrique d'une formation rare qui, sur le papier, pourrait sembler disparate mais qui trouve ici un équilibre naturel : la harpe pose l'harmonie et le mouvement, le basson apporte la profondeur et parfois l'humour grave et goguenard, la flûte trace les lignes mélodiques les plus aériennes. L'ensemble évite l'écueil du disque-catalogue de "musiques du monde" en cherchant plutôt une transposition personnelle, presque intime, de chaque pays traversé. On sent la main de musiciens de chambre habitués à jouer ensemble, plus soucieux de couleur que de démonstration.
