Sur son album Honour Oxygen, Claudia Solal explore la voix comme un territoire de liberté totale, timbres, langues, sensations plutôt que démonstration. Face à elle, le piano préparé de Benoît Delbecq, précis et organique, tisse des paysages sonores mouvants. Les deux musiciens construisent un dialogue vivant, où chaque note appelle une réponse. Le résultat : une musique d'une intensité rare, portée par l'écoute mutuelle et la quête permanente d'émotion. C'est avec beaucoup de générosité que Claudia Solal et Benoît Delbecq ont répondu à nos questions, revenant sur la genèse de Honour Oxygen et sur le dialogue musical qui les unit.

Héléna Sorokina dit que "chanter c’est un acte de liberté", qu’est-ce que cette liberté signifie concrètement pour vous dans votre pratique du chant et du piano ?

Benoît Delbecq : Dans le cas de notre duo, qui est, pour moi, unique dans la façon dont la musique avance - je ne peux qu’approuver. Cependant cette affirmation n’est pas démontrée dans le cas de chants inféodés à des intérêts personnels ou… commerciaux - dont on est à la plus grande distance.

Claudia Solal : Au-delà des considérations d’ordre technique (est-on d’ailleurs jamais véritablement libre de son chant au sens large ? Voire libéré.e de son chant - liberté suprême ! ), cette supposée liberté donne probablement lieu, en ce qui me concerne, à un sentiment multiple : liberté d’exprimer ce que l’on est, en dehors des cadres, des attentes ou des concepts, liberté du son et du souffle, liberté du mot et du sens, liberté des rythmes du corps et des mouvements de l’esprit, du chemin emprunté, liberté d’être, tout simplement ! ... Tout un programme !

Comment définiriez-vous les limites (ou l’absence de limites) que vous vous fixez quand vous explorer un nouveau territoire vocal ou sonore ?

Claudia Solal : Les véritables limites sont celles de mes oreilles. Mieux (ou plus) j’entends, moins j’ai de limites. C’est la raison pour laquelle je ne m’en fixe pas à l’avance ! De toutes façons, on ne peut imaginer écrire ou improviser que ce qu’on entend, et avec le temps j’entends plus de choses qu’avant, c’est magique ! Mais ça demande quand même un peu de travail ! Cela demande d’être dans un état d’attention très particulière à l’autre, dans l’instant, un état assez proche de celui qui émane de la méditation.

Benoît Delbecq : Je ne cherche pas à définir quoi que ce soit à l’avance, sauf dans le cas de la composition. Avec Claudia, en duo, rien n’est composé du point de vue de la musique elle-même. Tout est à 100% improvisé. De l’extérieur, ça peut apparaître comme impossible, mais c’est pourtant la réalité de notre jeu en duo. La musique naît de l’instant, in situ. Ici, seuls les textes préexistent, comme une trace déposée, un chemin à suivre - ce sont des "Songlines" comme dans le livre éponyme de Bruce Chatwin, à ceci près que dans notre cas il ne s’agit pas de la tradition d’un peuple qui guide les pas vers une cérémonie ou célébration : c’est l’écriture de Claudia, sa poésie, qui guide la forme des sons, des hauteurs, des timbres, des rythmes, etc.

Car elle est non seulement une musicienne extraordinaire, mais aussi une poète ! Et son écriture n’est en rien limitée, c’est ce que je ressens à chaque texte qu’elle apporte. Je n’ai d’ailleurs pas forcément les textes sous les yeux en jouant. Claudia s’en empare d’une façon tellement personnelle que je me place, toujours, dans le but de la "faire sonner" - j’aime cette façon de faire au piano, d’être complètement au service du texte, de la voix, j’accompagne, j’écoute ses textes tout en les découvrant ou les redécouvrant - c’est totalement différent que d’être en situation "d’arranger" une chanson ou une mélodie, il n’y a pas le temps pour cela du tout !

On ne peut jamais refaire deux fois la même chose, même si on joue ces textes en concerts, car à chaque fois ça part sur complètement autre chose. Ce qui ne m’empêche pas dans d’autres contextes de procéder complètement autrement ! Dans ma pratique quotidienne, j’étudie beaucoup de possibles, surtout des contraintes ludiques, des phénomènes, y compris linguistiques ou syntaxiques, des proportions, de couleurs, des doigtés aussi ou symétries - j’appelle ça la rythmicité générale - un peu comme on dit "Alimentation générale"… c’est différent chaque jour même si j’ai des périodes ou je fais plus ci que ça, etc. malgré mes six décades, je m’y entraîne encore très régulièrement, il y a toujours un truc qui me titille, sur lequel je souhaite progresser…

Mais une fois lancé dans le jeu avec Claudia, tout ce quotidien de pratique disparaît complètement, et je laisse l’inconscient prendre la main - il s’agit d’une sorte de transe hypnotique qui s’empare alors de moi, de mon esprit, et de mon corps. C’est unique à notre collaboration. Le seul parallèle que je pourrais faire, ce serait lorsque je joue en duo avec François Houle ou Evan Parker, en improvisation libre. Comme disait Steve Lacy, on ne peut pas faire ça avec tout le monde.

Comment s'est faite la rencontre entre votre recherche vocale et l'univers du piano préparé de Benoît ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?

Claudia Solal : Le plus naturellement du monde. Nous n’avons eu aucun besoin de parler, de conceptualiser, la musique a toujours circulé entre nous à la manière d’un cours d’eau, vif et paisible à la fois ! C’est une opportunité qui a déclenché mon envie, en l’occurrence l’invitation dans les années 2010 à participer aux tournées du réseau The Bridge, créé à l’initiative d’Alexandre Pierrepont ainsi que la liste des musicien.ne.s y participant ! Alexandre m’avait proposé de réfléchir à un ensemble de 4 ou 5 musicien.ne.s issus de cette liste et lorsque j’ai lu le nom de Benoît Delbecq, dont j’adorais le travail depuis mes 20 ans, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée ! On a ensuite demandé à Tomeka Reid (violoncelle) et Katie Young (basson + pédale de delay analogique) de nous rejoindre pour la première tournée à Chicago en 2015. Après quelques concerts américains et l’enregistrement de Antichamber Music (sur des textes de James Joyce), on s’est retrouvé en France en duo, solitaires ! Puis il y eu une super tournée française du quartet, avec Lou Mallozzi aux platines qui a ensuite remplacé Tomeka - on a d’ailleurs aussi joué en trio avec Lou en France.

Benoît Delbecq : On se croisait depuis fort longtemps, on suivait les travaux l’un(e) de l’autre, aux Instants Chavirés par exemple - on a même grandi dans la même ville, à Bougival, et on a découvert il y a peu… qu’on a eu la même prof de piano alors enfants (Nicolle Mollard, qui habitait Bougival, une élève d’Alfred Cortot) - mais avec quelques années d’écart puisque je suis l’aîné, on ne s’y est pas croisés. Mais c’est en effet vraiment à Chicago qu’on a découvert les spécificités des possibilités de notre duo à venir. J’ai toujours fonctionné ainsi… honorer une rencontre lorsque qu’elle produit de la magie. Dans une vie d’artiste, des rencontres à ce niveau-là de compréhension (et de différence tout autant) est d’une grande rareté.

On peut parler d’un "langage commun" où l'improvisation nourrit la composition. Comment ce langage s'est-il construit concrètement, séance après séance ?

Claudia Solal : Ce langage commun vient de ce qu’on ne craint pas de se trouver en équilibre sur le fil du silence. C’est aussi une question de liberté totale du phrasé, qui en cela rejoint l’idée d’un langage commun. Dans ce duo avec Benoît je ne me sens pressée de rien, j’ai tout le loisir d’étirer, de respirer, de laisser respirer, ou bien de comprimer, compresser si nécessaire. Ce qui fait que je me trouve assez vite dans une sorte de lévitation : la musique s’organise plus ou moins d’elle-même sans que j’aie à la penser. Je ne cherche aucune forme de virtuosité quelle qu’elle soit, je me fiche de la technique, de toutes les techniques... ou alors c’est peut-être ça ma technique ! En tous cas, c’est comme ça que je parviens à construire un langage, déjà entre moi et moi, puis avec Benoît.

Benoît Delbecq : Je préfère le mot phénomène à langage, c’est plus vaste, le langage faisant partie des phénomènes humains. Mais il y a aussi le phénomène de la nature, de la politique, d’autres arts, d’autres observations dont nous sommes friands. Je crois qu’on partage le fait d’être à l’affût de tout : tout nous traverse et peut nous interroger, nous passionner. Comment dire… les phénomènes qui nous tiennent à cœur, à Claudia et moi, ne sont pas tous les mêmes, mais ils transparaissent dans notre duo. Il n’y a pas vraiment de mot pour exprimer ça - mais j’aime parler de déplacement. Plus on déplace son regard ailleurs de la musique elle-même, comprenez bien sa technicité, et bien… plus l’invention nouvelle peut naître… mais tout cela ne s’est pas "construit" séance après séance, j’insiste, car cela a marché tout de suite, nous en étions alors stupéfaits, même. A chaque fois que l’on joue, je me demande si cela va encore fonctionner... et oui ! Miracle, jusqu’à maintenant, on a toujours joué à ce niveau d’intensité, de nuance, sans jamais avoir à mentaliser quoique ce soit au préalable.

Y a-t-il des moments d'Honour Oxygen où l'un de vous a dû "déplacer son discours" de façon inattendue suite à une intervention de l'autre ? Pouvez-vous raconter un exemple précis ?

Benoît Delbecq : Je parlais de déplacement à l’instant, mais je n’ai pas du tout cette sensation en ce qui concerne mon discours/jeu avec Claudia, ni ne me rappelle de quoi que ce soit qui répondrait à votre question… on est, Claudia et moi, comme des éponges qui absorbons tout ce qui se passe en direct.

Claudia Solal : Oui c’est ça, dans la mesure où il n’y a pas vraiment de conventions préétablies entre nous et que la liberté d’action est immense, on ne cesse de se déplacer, sans pour autant déplacer son discours.

Vous passez du français à l'anglais dans votre chant, qu’est-ce que chaque langue vous permet d'exprimer que l'autre ne permet pas ?

Claudia Solal : C’est justement parce que j’ai longtemps pensé qu’il m’était plus facile de faire sonner la langue anglaise et d’exprimer des émotions plus intimes par le biais de l’anglais (je dis bien l’anglais !), que j’ai beaucoup pratiqué (j’ai des origines écossaises et anglaises par ma mère), que j’ai voulu réunir anglais et français, pour me prouver que c’était faux ! Au-delà de ça, j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire dans les deux langues simultanément, c’était très amusant et libérateur.

Benoît Delbecq : Oui, nous sommes bilingues d’obédience (si je puis dire !). Nous avons en commun d’aimer énormément la langue anglaise. En nous réécoutant, je ne peux m’empêcher parfois de me rappeler des traces de concerts de Norma Winstone que j’ai pu voir avec John Taylor et Kenny Wheeler…

Claudia Solal : Et d’ailleurs Benoît a écrit un texte en anglais qui a beaucoup de charme, et que nous disons ensemble l’un et l’autre dans Honour Oxigen !

Comment travaillez-vous concrètement la matière sonore du langage, indépendamment de sa signification ?

Benoît Delbecq : Dans le jeu avec Claudia, à l’intuition. Complètement à l’intuition. A la maison, en mode "practice" j’essaie de travailler la matière sonore à tous les niveaux, et bien sûr ce sont les gestes produits, les accents, toute cette stratégie sonore que j’étudie au microscope, que je fais apprendre à mon corps. 

Claudia Solal : Avoir un mot, une syllabe ou un phonème en bouche, c’est un peu comme croquer à pleines dents une tomate que l’on vient de cueillir dans son jardin ! Cela a toujours été très important pour moi la façon dont on articule un son, un mot, dont on le rend ou non intelligible. C’est pour moi un des grands plaisirs physiques de la voix chantée, la relation à l’articulation, ou encore l’équilibre entre le temps donné aux consonnes et celui donné aux voyelles, notamment... le rapport aux mélismes possibles, à la rythmicité d’un mot, à sa texture, son onctuosité, son âpreté, le rapport aux césures, à la métrique... c’est infini en ce qui concerne la voix, évidemment.

Qu'est-ce qui vous a amené à préparer votre piano de cette manière précise pour ce projet, et comment avez-vous choisi les objets ou techniques utilisés ?

Benoît Delbecq : J’ai une trousse dédiée qui contient plusieurs types de bois, j’ai du patafix, du crin (reste d’un archet donné par un archetier), un petit vibromasseur pour faire des drones. Pour le nouvel album, on a enregistré sur mon vénérable piano, un Steinway US de 1879, que je connais si bien, et qui a un rendu des préparations complètement exceptionnel. Avant de faire une prise, je fais ma petite cuisine, les choix de préparations sont souvent associés à des possibilités doigts / mains / bras - il y a un axe stratégique sachant que je ne suis pas enclin à laisser le hasard décider du son « préparé » en me disant "on verra bien"… non, je suis à ce titre très tatillon, et c’est pour mieux me lancer ensuite et avoir à inventer de la musique avec ma palette du moment - soit une attention portée entièrement sur le son et les tissus de sons (dont les mélodies et la polyphonie font partie).

Si une préparation sort de ses "gonds", qu’elle "sort de mon mix", ça me met en rogne (toutes proportions gardées), et je m’empresse de la replacer à un endroit adéquat. Je fais ça depuis tellement longtemps qu’une fois familier d’un piano, je sais avant même de le préparer quel sera son potentiel - mais les possibilités restent complètement infinies. Donc, à chaque jour sa préparation, cela reste, et c’est volontaire, parfaitement empirique. Je n’ai pas de théorie, juste des petits concepts, des micro-systèmes. Mes bouts de bois ne sont pas usinés, ils sont taillés à la main. Pas de forme mathématique dans les bouts de bois, la résultante sonore est bien plus riche.

Le titre "Honour Oxygen" — d'où vient-il, et que représente-t-il par rapport à cette idée de souffle, de silence, de respiration qui traverse le disque ?

Claudia Solal : L’oxygène, c’est l’air qu’on respire, l’air c’est le souffle, le souffle c’est la vie... La respiration est nécessaire à la parole, l’air véhicule le son. Mais la respiration, c’est aussi le silence, un silence apparent, un silence plein de vie : le silence, c’est l’architecture du rythme. Et le rythme, c’est le mouvement de la vie ! Inspirer profondément contribue à déployer l’imaginaire, et dans un contexte musical, de manière très pragmatique, à entendre à l’avance ce qui va être joué, à préciser son intention. Que peut-on faire d’autre que célébrer l’air qu’on respire ? Ce disque, avec son titre particulier, est aussi une ode à l’espace, au temps que l’on prend pour faire les choses, tranquillement. Le monde a besoin de calme. Nous avons tous besoin de calme, non ?

Benoît Delbecq : Certes ! C’est en effet aussi un cri d’alerte à la destruction de notre planète. Il s’agit d’honorer la vie quelle qu’elle soit, au plus haut niveau. C’est avec l’oxygène qu’on joue la musique ! C’est évidemment plus flagrant avec la voix mais, au piano, et plus généralement dans l’improvisation, la respiration est un facteur-clé, crucial, pour produire de la forme qui… respire, qui n’occupe ni ne sature les couches possibles d’espaces musicaux. Il y a tellement de musique qui semble ne se soucier que d’événements serrés comme des sardines et qui viennent saturer l’espace pour nos oreilles etc. La musique qu’on joue avec Claudia respire !

Comment l’écoute mutuelle se manifeste-t-elle sur scène, différemment qu'en studio ?

Claudia Solal : C’est pour moi exactement la même écoute, et qui nécessite la même acuité, la même attention à l’instant et à l’autre. Scène ou studio, tout ça, c’est du temps réel ; en studio, on ne cherche jamais à produire deux fois la même chose. Il peut en revanche nous arriver de refaire une prise ou deux d’un même texte, histoire d’avoir le choix de la trajectoire, mais ça donnera toujours lieu à des objets musicaux très différents. Sur scène comme en studio, c’est ça que j’adore en particulier : fabriquer des chansons en temps réel, juste à partir d’un texte (écrit à l’avance !). Comme un végétal qui apparait tout à coup et dont on se demanderait comment il a poussé !

Benoît Delbecq : L’écoute, c’est l’écoute, c’est ce qu’on sait faire de mieux. Elle ne s’explique pas. Elle est là, elle s’est installée, et elle a la gentillesse de nous être fidèle quand on joue en duo.

Qu'est-ce que vous espérez que l'auditeur ressente ou emporte avec lui après avoir écouté Honour Oxygen ?

Benoît Delbecq : Après nos concerts, on reçoit toutes sortes de réactions, émues, souvent, mais ceux qui reviennent le plus souvent, c’est lorsqu’on me dit "j’ai comme plongé dans mon enfance" ou "je me suis senti propulsé dans le futur, dans la nature" ou encore "j’avais l’impression d’être devant un tableau qui se peint au fur et à mesure"… je crois qu’on espère avant tout que nos auditeurs et auditrices ne trouvent pas leur mots et... trouveront - peut-être -un mot plus tard (je cite Olivier Cadiot et son "on trouvera un nom plus tard") ! - mais ressentent quelque chose de différent, une sensation d'inédit. Comme une sorte de territoire qui leur parle, un folklore imaginaire qui vient rebondir sur leur être, sous la peau, dans les os. En tant qu’auditeur au concert, c’est vraiment ce que je cherche. Ce qui me touche c’est d’entendre un.e artiste inventer quelque chose de stylé, et alors je m’extasie "Oh ! Mais oui ! On peut faire ça !"…

Claudia Solal : Je ne sais pas ce que j’espère ! Un état de grâce, calme, profond et lumineux ? L’envie de sourire. D’un grand sourire intérieur et communicatif ! L’envie de nous écouter encore !