Avec Tears of English Town, son deuxième album après Social Kaleidoscope (2022), Boris Maurussane livre une œuvre d'une rare finesse, où la pop baroque se teinte de psychédélisme contemplatif et d'impressionnisme sonore. Porté par des orchestrations raffinées et une production d'une grande délicatesse, le disque dévoile, au fil des écoutes, une richesse harmonique et mélodique qui invite autant à l'émerveillement qu'à l'introspection. À l'occasion de cette sortie, nous avons rencontré un musicien qui cultive l'élégance comme un véritable art de la composition.

Quels sont tes sentiments à la sortie de ce nouveau disque ? Peux tu nous parler de sa genèse ?

Boris Maurussane : Je suis assez excité de sortir ce disque, il faut dire que j’attends ça depuis assez longtemps ! J’aurais pu me lasser ou m’essouffler, mais je suis content de sentir que le disque que j’entendais existe enfin, et tout en différant par son incarnation de l’idéalisation première, il en a conservé l’essentiel. Et les premiers retours sont très réjouissants.

Il y a eu deux périodes. Une première série de morceaux, Bubbles, Sur Pilotis, The Season’s Ending, commencés avant le Covid, au moment où je terminais les sessions d’arrangement de mon premier album. Ensuite j’ai mis très longtemps à sortir ce premier album, notamment à cause du Covid. C’était une période presque déprimante, en tout cas assez dure, pour moi, et j’ai eu du mal à trouver les directions, à finir des morceaux pour compléter ce futur deuxième album, je m’éparpillais. Puis en 2022 quand j’ai enfin pu sortir mon premier album ça a été la libération, j’ai composé tout le reste du second quasiment d’une traite, en quelques semaines.

Tuca-Flottaison, Triangle, Tears of English Town, et The End, par exemple, ont été composés le même jour. J’ai eu l’impression de tirer un fil harmonique (ha ha !) et toute la pelote a suivi ! Il faut dire que la façon de composer de musiciens comme Milton Nascimento ou Tuca m’ont beaucoup inspiré.

Lorsque tu composes, penses-tu d’abord en termes de forme architecturale, de parcours harmonique, ou bien la structure naît-elle intuitivement de la mélodie ?

Boris Maurussane : Il y a un aller-retour constant. Par exemple "The End" est venue en la chantant mais j’entendais déjà quasiment tous les accords qui allaient accompagner et souligner le déploiement de la mélodie. Par contre le refrain (je ne sais pas à quel point on l’identifie comme tel) est venu guitare en main, et là c’est la couleur harmonique des accords et les modulations, qui l’ont structuré. Et la transposition des motifs mélodiques a fait le reste.

On est frappé par la richesse harmonique de Tears of English Town. Quel rôle attribues-tu à l’harmonie : est-elle chez toi une fonction narrative, expressive, ou une recherche de couleur sonore ?

Boris Maurussane : Je dirais que ma première recherche est celle d’une couleur sonore, mais il y a bien sûr aussi le pouvoir expressif. Ces couleurs sonores sont évocatrices, et il y a une expression, d’émotions mais aussi de sensations, ou d’émotions très liés à l’espace environnant. J’aime le fait que la musique puisse exprimer un rapport à l’espace, après tout il s’agit d’ondes… l’air… une musique qui exprime notre condition d’êtres reliés, englobés dans un environnement plus vaste. C’est sans doute pour ça que je ne mets pas trop la voix au premier plan.

Et ensuite la narration vient effectivement des progressions harmoniques, on peut assez vite y lire une structure dramatique, les émotions et leurs changements s’en dégagent assez naturellement. Les textes ou bien le soulignent, ou bien s’inscrivent en porte-à-faux.

Ta musique donne l’impression que les arrangements ne viennent jamais habiller une chanson déjà écrite, mais qu’ils participent de son ADN. À quel moment intervient l’orchestration dans ton processus de composition ? Écris-tu déjà en entendant les timbres, ou ceux-ci transforment-ils ensuite la matière musicale ?

Boris Maurussane : Un peu les deux. J’ai souvent très tôt des couleurs liées aux changements dans l’harmonie, au climat du morceau, même si ça reste un peu vague. Mais ce qui est sûr, c’est que lorsque j’essaie de préciser ce vague, ça devient comme une mise au point sur les couleurs qui pour moi seraient déjà contenues dans les progressions d’accords utilisées. J’essaie de structurer une progression de couleurs qui rende la progression harmonique plus réelle, plus vivante, elle en serait comme l’incarnation.

On parle souvent de "pop baroque", mais cette expression recouvre des réalités très différentes. Que signifie pour toi cette esthétique ? Est-ce l’héritage de l’écriture contrapuntique, le goût des modulations, l’abondance des textures, ou une manière plus générale de refuser l’économie minimale de la pop contemporaine ?

Boris Maurussane : En ce qui me concerne, c’est surtout le goût des modulations et l’abondance des textures, et donc, forcément, le refus de cette économie minimale que tu évoques. L’écriture contrapuntique je crois que c’est souvent le cas chez les Beach Boys, Beatles ou Left Banke, mais en ce qui me concerne, je ne sais pas, car je n’ai pas suffisamment de bagage théorique pour maîtriser ça. Peut-être l’ai-je fait accidentellement ? J’essaie de me fier à mes oreilles, je corrige aussi mes partitions au moment des arrangements, petit à petit, j’espère progresser un peu. Mais c’est assez empirique chez moi.

Ton disque semble reposer sur un équilibre très subtil entre sophistication et fluidité. Comment évites-tu que la complexité harmonique ou orchestrale ne devienne démonstrative ? Existe-t-il un moment où tu décides qu’un arrangement doit au contraire être simplifié pour préserver la respiration de la musique ?

Boris Maurussane : Pour la complexité harmonique, je ne la laisse que lorsqu’elle accompagne le déploiement de la mélodie. Et il faut que ça m’évoque quelque chose.

Pour les arrangements, j’ai allégé 2 ou 3 choses qui soient étaient redondantes : par exemple j’ai retiré tout l’arrangement sur le premier couplet de "The End" car ça sonnait beaucoup mieux piano-voix, l’émotion suspendue était plus forte, et l’arrivée de l’arrangement ensuite beaucoup plus efficace.

Je dois dire que Stéphane Laporte AKA Domotic, qui a produit et mixé l’album, a beaucoup aidé là-dessus : grâce à ses conseils, j’ai pu alléger aussi l’instrumentation par moments, en supprimant ce qui ne servait à rien pour mettre la loupe sur l’essentiel. "Decipher" par exemple doit beaucoup à ses conseils, on a coupé des instruments pour mieux mettre en lumière l’arrivé d’une nouvelle couleur dans l’arrangement, etc. C’était nécessaire pour tenir 8 minutes !

À l’écoute de l’album, on perçoit une véritable pensée des couleurs instrumentales. Choisies-tu les instruments comme un compositeur choisirait les registres d’un orchestre, en fonction de leur pouvoir de diffraction harmonique et de leur grain, plutôt que de leur simple fonction rythmique ou mélodique ?

Boris Maurussane : Oui, il y a de ça. J’ai souvent d’abord pensé les arrangements en termes de couleur. Et ensuite, les lignes mélodiques sont venues assez naturellement. Mais oui, j’ai voulu penser en termes d’orchestration, pas seulement d’arrangement.

Ta musique entretient un dialogue avec plusieurs traditions : la pop britannique, le psychédélisme, mais aussi certaines musiques brésiliennes où l’harmonie est particulièrement raffinée. Comment ces différentes cultures musicales coexistent-elles dans ton écriture sans jamais apparaître comme des citations ou des références appuyées ?

Boris Maurussane : J’imagine que c’est le temps qui permet de digérer tout ça. Les premières mélodies que j’ai essayé d’écrire, je me rendais vite compte que c’était totalement pompé sur une chanson des Beatles par exemple - je me souviens avoir cru que j’avais trouvé une mélodie, alors qu’en réalité c’était celle de "I should have known better" ! On s’en remet, il faut juste recommencer, jusqu’à ce qu’il en reste quelque chose. Ce qui m’intéresse, c’est comment ces influences peuvent se mélanger. Les influences brésiliennes, je les ai creusées davantage car j’ai senti qu’elles me permettraient de pousser plus loin un goût pour l’harmonie que j’avais déjà, né de ma fréquentation des Beatles, Beach Boys…

Comment se répartissent le travail entre l’écriture et la fabrication du son ? La production constitue-t-elle chez toi une étape d’interprétation de la partition, ou bien une seconde phase de composition où les morceaux continuent d’évoluer ?

Boris Maurussane : Je crois qu’on penche un peu vers la seconde option, surtout avec l’apport de DOMOTIC, encore plus grand sur ce disque. Cela dépend aussi des morceaux. Sur "Triangle", Stéphane a surtout magnifié mon travail d’arrangement et celui d’interprétation des musiciens, et tout le monde a révélé la chanson que j’avais en tête, que ce soit Jan (Stumke) au Rhodes, Jean Thevenin à la batterie et aux percussions ou Antoine à la basse, qui a beaucoup improvisé de lignes géniales à partir des trames que je lui avais données.

Il y a d’autres morceaux où Stéphane a davantage transformé les choses, dans le but que ça fonctionne au mieux soniquement. Le but pour lui est toujours que l’arrangement que je lui propose soit le mieux compris et opère le mieux possible, mais j’ai parfois été très surpris, et souvent ébloui, par les textures qu’il m’a rendues au final.

Il y a quelques réticences ou hésitations de ma part, mais de moins en moins au fil des mixes, et il a souvent su me convaincre après plusieurs écoutes, et je ne regrette rien au final.

À une époque où beaucoup de productions privilégient l’immédiateté, Tears of English Town revendique manifestement le temps long de l’écoute. Penses-tu qu’il soit encore possible aujourd’hui d’écrire des albums qui se découvrent comme des œuvres architecturales, révélant progressivement leurs proportions, leurs perspectives et leurs détails, plutôt que de chercher à séduire dès la première écoute ?

Boris Maurussane : Je l’espère. Je crois que c’est possible d’écrire ainsi, et nous sommes quelques-uns à y croire, il y a une petite communauté ne serait-ce qu’en France, avec des gens comme Dorian Pimpernel, Serieyx, Athanase Granson, Dahlia_Songs, ou encore Olivier Rocabois et Popincourt… un peu avant nous Aquaserge ou bien sûr Mehdi Zannad, Carlos Orval Sibelius, etc. Et des musiciens brésiliens comme Lau Ro, Fabiano Do Nascimento… je pense qu’on pourrait en découvrir tous les jours. Et on se rend compte qu’il y a toujours des auditeurs et auditrices pour ça, pas forcément nombreux mais attentifs (et tu en es bien la preuve).