Il est des disques qui séduisent dès les premières mesures, et d’autres qui ouvrent des portes vers des paysages intérieurs insoupçonnés. Tears of English Town, le second album de Boris Maurussane (Social Kaleidoscope était sorti en 2022), appartient résolument à cette seconde catégorie. Plus qu’une simple collection de chansons, il s’impose comme une œuvre d’orfèvre, un objet sonore d’une sophistication rare où chaque détail semble avoir été pensé, poli et ciselé jusqu’à atteindre un équilibre presque irréel.

Dès les premières notes, une lumière singulière se diffuse. Ce n’est pas une lumière éclatante ou aveuglante, mais une clarté douce, irisée, semblable aux reflets du soleil traversant un vitrail ou aux couleurs changeantes d’un kaléidoscope. Les compositions semblent flotter dans une matière de velours, entre grâce mélodique et richesse harmonique, où rien n’est laissé au hasard. Boris Maurussane signe ici une pop baroque d’une grande élégance.

Le disque évolue comme un rêve éveillé. Les belles orchestrations aériennes, déploient des architectures délicates qui rappellent autant la finesse de Robert Wyatt que les explorations de Soft Machine, l’inventivité mélodique des Kinks, les harmonies célestes des Beach Boys ou encore les textures de Stereolab. Pourtant, ces références ne sont jamais des modèles figés : elles deviennent les pigments d’une palette personnelle où se rencontrent également les couleurs tropicales de Caetano Veloso, Zé Ramalho ou Milton Nascimento.

Cette sophistication n’a pourtant rien de froid. Elle rayonne d’une chaleur profondément humaine. Chaque arrangement semble respirer, chaque modulation ouvre un nouvel horizon, chaque instrument apporte une nuance supplémentaire à cet impressionnisme sonore que l’on pourrait qualifier de psychédélique. Mais il ne s’agit pas du psychédélisme flamboyant ou saturé des années soixante : celui de Tears of English Town est différent, plus contemplatif. Les chansons se métamorphosent constamment sous l’effet de jeux de lumière harmoniques, comme si elles changeaient de couleur au fil de l’écoute.

Cette sensation est renforcée par un travail de production remarquable, auquel participe Stéphane Laporte (Domotic). Ensemble, ils façonnent un espace sonore d’une grande profondeur où chaque timbre trouve naturellement sa place. Les voix, les claviers, les guitares et les multiples détails instrumentaux dialoguent avec une fluidité toujours en mouvement.

À mesure que l’album progresse, l’auditeur est invité à abandonner ses repères pour se laisser porter par ce courant lumineux. Les mélodies, immédiatement accueillantes, révèlent peu à peu une richesse insoupçonnée. Derrière leur apparente douceur se cache une richesse harmonique qui ne cesse de dévoiler de nouvelles perspectives au fil des écoutes.

Tears of English Town revendique le temps long, celui de la contemplation et de l’émerveillement. C’est un disque qui illumine sans jamais éblouir, qui explore sans jamais se perdre, qui célèbre la sophistication comme une forme de poésie. Rares sont les œuvres contemporaines qui parviennent à conjuguer avec autant de naturel le foisonnement baroque, l’éclat psychédélique et la lumière impressionniste. Un album précieux, inspiré, qui transforme chaque écoute en une expérience sensorielle où l’élégance, la couleur et l’imaginaire se fondent dans une même vibration lumineuse.