Derrière ce roman sous pseudo se cache le second livre "de jeunesse" de l'écrivaine Julia Kerninon, révélée à la critique par Buvard (2013) et au public par le best-seller Liv Maria (2019). Il est paru deux ans après Adieu la chair, chez le même éditeur, cette fois dans une collection orientée roman noir. Les ingrédients du polar sont là – macchabées, héros gentiment loser, garce perchée sur talons un peu trop aiguisés (les stilettos du titre)… mais sans enquête à proprement parler. Tom écrit pour un journal à sensation l'équivalent de la rubrique "chiens écrasés", côté maîtres : ses indics à la morgue lui signalent les plus originaux cadavres, dont la mort (ou l'aspect) sort de l'ordinaire. Romy, son associée, prend les photos et incarne, pour les lecteurs, la touche glamour de la rubrique. Ces deux-là sont des ex du temps du lycée. Elle a beau s'être mariée et avoir un fils, ils mêlent allégrement Eros et Thanatos, s'envoient en l'air à l'arrière des taxis entre deux articles glauques. Jusqu'à ce que, en un geste irréfléchi mais précis, Romy tue un homme d'un coup de stiletto dans la tempe. Pour la couvrir, Tom abat le chauffeur de taxi témoin de la scène. Et la cavale commence...

Mais, comme dans Adieu la chair, où une bande d'ados tuaient pour sortir de leur marasme et se retrouvaient ensuite soudés par le souvenir de leurs actes au point de se mettre à vivre en vase-clos, la cavale des rubricards tueurs fait du surplace : après les meurtres, ils se terrent ensemble et – avec le fils de Romy, à la langue bien pendue – réinventent un genre de cellule familiale. Lui continue à alimenter la rubrique, pendant qu'elle apprend à accommoder les restes des deux types... Le roman, après un début qui recycle efficacement les stéréotypes du roman noir contemporain, un peu cousin du Poulpe par certains côtés, vire alors en sitcom anthropophage, centrée sur des dialogues corrosifs entre personnages hauts en couleurs (notamment le fils de Romy), s'attendant toujours à être débusqués, mais tâchant de cohabiter malgré tout. Il y a aussi une mise en abîme plutôt habile du métier d'écrivain – car dans son domaine, Tom est un genre de virtuose, et l'autrice s'est visiblement bien amusée à écrire les pastiches de rubrique à la Détective qui ouvrent chaque partie.

Tout cela serait un brin anecdotique (car le manque d'enquête induit un léger manque de suspense), s'il n'y avait la fin : on ne la révélera pas… mais, comme dans Adieu la chair, les codes du genre et l'écriture plutôt masculine (et pour cause : le récit est pris en charge par Tom), subissent un twist qui révèle, in fine, la femme puissante qui se terrait dans l'ombre du récit. Cette fois encore, c'est dans les dernières pages qu'on découvre (ou retrouve, si on lit à rebours) tout ce que fera Kerninon par la suite : des portraits de femmes libres et compliquées, féministes en actes parfois plus qu'en mots, se confrontant à l'amour des hommes jusqu'à s'y perdre, pour mieux apprendre à s'en départir et se révéler. Des phrases comme "une femme blessée est ce qui existe de plus proche du fauve" ou "Je croyais qu'elle n'était qu'une fille, sauf qu'une fille est autre chose qu'un territoire", pourraient résumer à elles seules la plupart de ses romans suivants. Et on admire cette cohérence-là.