On le disait dans la chronique de son recueil Coquilles : l'écrivaine Julia Kerninon, découverte avec son premier roman "officiel" Buvard en 2013, révélée au grand public par le succès de Liv Maria en 2020, a pour la première fois réintégré à sa bibliographie ses deux premiers livres écrits sous pseudo (Julia Kino) dans ses jeunes années. Elle n'est pas si vieille (39 ans) : ses "jeunes années" correspondent apparemment à celles de ses études de lettres, où elle fréquenta, nous dit-on, la scène slam nantaise. Ses deux premiers romans sont parus chez un éditeur, Sarbacane, au sein d'une collection, Exprim', orientée adolescence, affichant en quatrième de couverture : "Ecoutez et visionnez des extraits lus, mis en musique, slamés par les auteurs". De même qu'on a réédité les romans de formation d'un Simenon une fois sa gloire acquise, il est instructif de se replonger dans les premiers romans de Julia Kerninon quand on connaît ceux qui l'ont révélée depuis. Pour voir le chemin parcouru, ce qui était déjà là (ou pas), ou ce qui a peut-être été perdu en cours de route...

"Adieu la chair" est un roman de bande : à la fin de l'adolescence, six personnages qui s'ennuient dans la banalité d'une ville qu'on imagine de province ou de lointaine banlieue, commettent un crime gratuit, sans autre mobile que celui de rompre la monotonie de leur quotidien. Fascinés par cette transgression qui leur donne l'impression de bousculer l'ordre établi et la société adulte, ils commettent d'autres meurtres pour perpétuer ce frisson. Le crime, tel une drogue dure, les grise un temps, puis c'est la redescente. Oppressés, ils fuient alors en train pour la première destination venue : ce sera Budapest, où la petite bande vivra une sorte de bohème punk avant de se déliter peu à peu quand les individualités s'avéreront trop marquées pour supporter encore ce carcan du groupe.

Pétri de références culturelles (liste de morceaux "bande-son" en ouverture, chapitres s'ouvrant par des citations littéraires ou musicales, personnages lecteurs compulsifs), ce roman joue avec les stéréotypes adolescents en cours depuis La fureur de vivre, dont le titre anglais était Rebel without a cause : ces meurtriers n'ont effectivement aucun idéal à défendre, hormis tuer l'ennui et ce qu'ils identifient comme l'horreur du monde adulte, le travail, etc. Cette façon de vouloir rendre attachants des personnages si poseurs pourrait être agaçante… mais la narratrice fait partie de la bande, et son regard, s'il est teinté de romantisme rock'n'roll, n'élude pas la gueule de bois : au bout d'un moment, ces personnages semblent crouler sous leur vacuité, et chacun à sa façon, finit par s'affranchir du groupe et sa pesanteur, pour trouver sa propre voie. Il ne restera que la narratrice, s'attachant à ce pays et immortalisant leur aventure (le livre est écrit comme une lettre à un tiers).

Les pages finales où la narratrice reste seule à Budapest et recommence sa vie, les plus belles, résonnent avec d'autres pages de la même autrice parues des années plus tard. A part ça, Kerninon pratiquait ici (et dans le roman suivant, Stiletto, chez le même éditeur) une littérature à l'opposée de celle qu'elle fera ensuite sous son nom : littérature de genre – road movie rock, disons, à la Baise-moi de Virginie Despentes ou Ce siècle aura ta peau de Patrick Eudeline – truffée de meurtres gratuits et d'anges déchus se prenant pour Morrison. La fascination pour le personnage du chef de bande, mâle toxique s'il en est, ou les stratagèmes de la femme-enfant faisant de l'argent facile avec des vieux, sont plutôt amusants, quand on sait que Kerninon a écrit ensuite des livres de plus en plus féministes. Mais c'est ce qu'il y a d'intéressant avec les premières œuvres ou les commandes : qu'une autrice, qui par la suite deviendra (presque à son corps défendant) un parangon de littérature féminine, lue quasi exclusivement par des femmes, fasse ses premières armes dans un genre littéraire un peu "couillu" en en adoptant les codes, clichés, etc. Après tout, Despentes n'a pas écrit d'emblée King Kong Théorie. De même, il fallait sans doute ça à Kerninon pour s'exercer, trouver ce qui serait ensuite sa patte. Au-delà de l'exercice de style, ce livre se lit quand même très bien. Et son personnage principal, femme survivant au groupe pour se construire un avenir plus radieux seule, préfigure déjà les héroïnes puissantes des romans qu'elle écrit aujourd'hui. C'est cohérent.