Edoardo Attanasio, alias Dino Attanasio, décédé à l’âge de cent ans le 17 janvier dernier, était jusqu’à cette date funeste le doyen du "neuvième art". D’origine italienne, il fut à la fois témoin et artisan de ce que l’on nomme l’âge d’or de la BD franco-belge : ce moment de créativité insensée qui, sous l’impulsion d’une poignée de dessinateurs, scénaristes, hommes d’affaires ou éditeurs, dans un contexte spécifique (la presse catholique belge pour la jeunesse, en gros), donna naissance aux légendaires journaux Tintin et Spirou, qui virent passer tout ce que notre enfance a compté de héros dessinés, créés par Hergé, Franquin, Morris, Uderzo, Tillieux, Peyo, Jacques Martin, secondés par des génies du scénario comme Goscinny ou les multi-cartes Jijé et Greg. L’écrivain Wilfried Salomé (découvert, comme Laurent Herrou évoqué dans cette chronique, par Guillaume Dustan au début des années 2000), a consacré il y a deux ans cette biographie à Dino Attanasio. Evoquant Philéas Fogg du Tour du monde en 80 jours pour son côté voyageur (d’Italie en Belgique, plus tard la Hollande et bien d’autres pays) et sans doute aussi en hommage à sa prolixité d’illustrateur, il aurait pu aussi bien l’appeler le "Zélig" des bande-dessinées : comme ce personnage créé par Woody Allen censé avoir croisé tous les figures historiques du 20e siècle… le parcours d’Attanasio (affectueusement nommé "Dino" tout au long du livre) permet d’embrasser ce mouvement artistique et populaire dans son ensemble. Car s’il est moins connu du grand public que ces bédéastes mythiques, il a travaillé à leurs côtés pour la plupart des éditeurs de l’époque.
Wilfried Salomé déroule, dans une langue à la fois amicale et réflexive, hyper-documentée et néanmoins ouverte à la digression, l’épopée du créateur de Spaghetti (avec Goscinny), qui a aussi notamment repris Modeste et Pompon (quand Franquin fut accaparé par d’autres séries), illustré les premiers Bob Morane et plus tard la série Johnny Goodbye, ou publié des choses plus improbables (d’une Candida gentiment érotique où le patron-commanditaire de Ciné-Revue réclamait des caméos de stars du moment, à l’hagiographie officielle du Shah d’Iran), etc. Le contexte est remarquablement posé : parmi les pages les plus inspirées-inspirantes, citons celles consacrées au groupe de Capelle-aux-Champs (où quelques hommes, s’étant croisés dans le contexte d’une cité-jardin du sud de Bruxelles, mus par une semblable appétence pour la spiritualité, la philosophie, les arts, le jazz, etc., allaient en sous-main irriguer de leur esprit positif toute cette culture naissante), et l’aventure entrepreneuriale chaotique mais novatrice de World Press (genre de studio-à-tout-faire, pourvoyant en BD la presse florissante de l’époque à un rythme quasi-industriel, où tout le monde collaborait avec tout le monde en étant payé une misère : c’est là qu’Attanasio rencontra Goscinny, qui fomenta avec Uderzo et Charlier une révolte syndicale, etc.). Si le récit des temps héroïques où tout était à inventer – et où ils ont tout inventé – demeure, sentimentalement et historiquement, la partie la plus captivante, le reste de la carrière d’Attanasio recèle quand même d’intéressantes histoires : on y suit l’évolution du milieu de la BD, de "coups" tordus en amitiés indéfectibles, en passant par l’amour, la famille...
Le livre, grand format à couverture souple façon magazine, d’une prise en main agréable, est richement illustré : on voit, à travers moult planches rares et archives, l’incroyable versatilité du dessinateur... qu’il s’agisse d’illustrer des nouvelles édifiantes ou empreintes de réalisme magique pour la presse catho, de s’inspirer d’une BD sexy américaine ou bien de s’adonner aux gros-nez-bon-enfant des récits comiques : Dino Attanasio adaptait son trait aux époques et objectifs éditoriaux. Ce qui explique peut-être qu’il n’ait pas la célébrité de ses collègues… mais aussi, à l’inverse : que n’ayant pas été "prisonnier" d’une série trop commerciale, il a continué à évoluer durant toute sa carrière. Peu avant de mourir, Attanasio eut la joie de voir son héros-fétiche Spaghetti (petit, débrouillard mais malchanceux, doté d’un accent à couper au couteau et d’un cousin-boulet-fainéant-escroc) enfin traduit dans son pays d’origine. Cette belle biographie n’est sans doute pas étrangère à l’effervescence de ces derniers mois, qui virent "Dino" et son œuvre célébrés – de son vivant ! – à travers l’Europe. Depuis, Wilfried Salomé a été invité par la très sérieuse revue Les Cahiers de la BD à répondre à l’épineuse question : "Quel avenir pour la BD franco-belge ?" Il travaille aujourd’hui à une bio de Walthéry, père de la célèbre hôtesse de l’air Natacha. A suivre...
