C’est depuis son jardin que Guillaume Ledoux a pris le temps de répondre à mes questions. L’interview qui devait initialement durer 20 minutes en a duré 45 ! J’ai passé un moment extraordinaire avec un artiste simple, accessible et passionnant. Je vous laisse découvrir notre échange.
Je te remercie de nous accorder cette interview, c'est super sympa.
Guillaume Ledoux : C’est avec plaisir, et merci pour ce bel article sur Colza, ça nous a vraiment fait plaisir, c'est chouette.
C'est un livre que je devrais détester parce que je n’ai pas réussi à m’arrêter. Tu attaques un chapitre et tu n'arrives pas à t'arrêter, tu veux connaître la suite, et je pense que je l'ai "mangé" en deux jours.
Guillaume Ledoux : Ça me fait plaisir ce que tu dis parce que je pense que c'est ce qu'on cherche tous. C'est mon premier et je ne sais pas comment on fait alors je ne l'ai pas fait exprès.
Continue à ne pas faire exprès alors c'est top. La première question que je me posais, c'est que tout le monde te connaissait comme musicien, chanteur au sein de Blankass et je sais que tu as d'autres activités artistiques. J'aurais aimé que tu nous en parles un petit peu, à part l'écriture bien évidemment puisqu’on y viendra après.
Guillaume Ledoux : Je pense qu'on ne dit pas des choses différentes, on a simplement des outils différents. J'ai compris assez vite je pense, et mon frère aussi, tous les deux, qu'on voulait être artistes. Et ce mot pour moi, ce n’est pas un truc grandiloquent.
Tu vas rire, mais je le pense sincèrement, c'est une tare parce qu'en fait, ça veut dire quoi artiste ? C'est quelqu'un qui a envie de montrer aux autres ce qu'il a à l’intérieur de la poitrine. Alors que ce qu'il a dedans, c'est exactement la même chose que les autres. Mais lui, va savoir pourquoi, il a besoin de montrer ça aux gens. Il a une forme d'exhibitionnisme.
Il dit : "regardez mon cœur !" Et je pense sincèrement qu'on a plein d'outils pour le faire. On peut se servir d'un pinceau, on peut se servir de la danse, du théâtre, du cinéma, de la cuisine même mais je pense qu'on dit toujours la même chose. On dit juste aux gens ce qu'on est.
Cela répond à une question que je me posais : en quoi c'est différent la peinture de la chanson, de la musique, de l'écriture ? Est-ce que ça te permet d’exprimer à chaque fois des choses différentes selon le vecteur que tu utilises ? Tu y as répondu, le même message mais décliné avec des médias, même si le terme n'est pas très beau, mais avec des formes d'art différentes en fait ?
Guillaume Ledoux : Tu as raison parce qu'on peut approfondir et justement, c'est le mot, parce que je pense qu'il y a certains supports qui te permettront d'aller plus au fond, qui me permettent en tout cas, d'aller plus au fond de certains sentiments.
Par exemple, quand je peins, je peins des gros bonshommes énormes, des gros bonshommes très, très enfantins, qui sont tous souriants, ils sont très gros, un peu déformés, ils sont engoncés dans des costumes d'une autre époque et ils sont un peu ridicules, il faut bien le dire, ils sont très enfantins, mais moi ça me permet d'aller vraiment au fond de mon envie de parler des gens, des petites gens, avec leur bonhomie, et ça, c'est quelque chose qui me touche énormément. Quand on regarde à peu près tout ce que je fais, que ce soit la peinture, l'écriture ou la musique, je parle tout le temps de la même chose, je parle des gens, je ne parle que des gens, et des petites gens en plus, parce que les puissants, c’est bon, on en entend parler suffisamment du matin au soir dans les médias. Donc place aux petits, voilà, c'est mon credo !
Ca me fait sourire, parce que tu parles de tes bonshommes, et nous, à Saint- Etienne, on a deux artistes qui s'appellent Ella & Pitre, et qui font aussi des choses dans cet esprit. Je pense que tu connais, il font des dessins un peu dans la même idée, l'énormité.
Guillaume Ledoux : Oui, je connais. J'adore ça, j'ai toujours aimé ça, c'est pour ça que j'ai toujours aimé l'art brut. Parce qu'avec l'art brut, on ne se pose pas trop de questions, les gens qui le font, ne sont parfois même pas en capacité d'expliquer ce qu'ils font, et c'est tant mieux, parce que je trouve qu'il n'y a rien à expliquer.
Je fais des bonshommes et en ce moment, j'ai une grosse exposition dans un très beau lieu, à Vierzon. Ils m'ont demandé un texte qui est affiché en 4x3 sur le mur à l'entrée de l'expo, où je dis qu'il n'y a rien à expliquer, c'est juste des bonhommes, ils sont à prendre ou à laisser, je n'ai aucune grande théorie sur l'art en les montrant. Je n'ai rien à dire, c'est juste des gros bonshommes qui sourient, et quand le public les regarde, ils se marrent, et je suis content, ça me suffit ! Et c'est pour ça que j'ai toujours aimé l'art brut depuis longtemps, les gens font des bonshommes, comme Dubuffet, des gens comme ça, j'adore !
Je n'ai pas été beaucoup à l'école, j'ai arrêté à 16 ans pour faire de la musique et quand j'étais au lycée, j'avais pris une espèce de cursus art plastique, ça n'a pas duré longtemps. J’ai commencé vers l'âge de 18 ans à vouloir peindre et exposer, je me suis dit : "je vais partir de la base", je me suis dit : "je vais tout oublier ce que j' ai appris à l'école", ça n'a pas été compliqué, puisque je n’y suis pas resté longtemps, il n'y avait pas beaucoup à oublier !
La base pour moi, c'était les bonhommes bâtons que font les enfants pour faire des dessins avec des bâtons et des ronds. J'ai commencé à travailler sur des idées comme ça, de bonshommes bâtons mais en quelques mois, les miens ont grossi énormément, énormément, ils sont devenus obèses, et je les ai acceptés comme ça.
Et là justement, tu viens d'ajouter une corde à ton arc, après la musique et la peinture, tu viens de sortir ton premier roman, Colza. J'aimerais que tu nous en parles un petit peu, comment cela t'est venu, est-ce que tu as mis longtemps à l'écrire ?
Guillaume Ledoux : J'ai été le premier surpris, parce que ce n'était pas prévu dans l'histoire. L'année dernière, on finissait la tournée Blankass de l'album Si possible heureux, et puis j'avais deux ou trois expos à préparer, et je n'ai pas du tout prévu d'écrire un bouquin.
Ce qui s'est passé, et qui est très très curieux, c'est qu'il y a 15 ans, j'étais avec ma femme et mes deux filles, qui étaient toutes petites, en week-end dans la campagne, et j'avais commencé à écrire les trois premières pages d'un roman qui s'appelait Colza. Et bien évidemment, comme beaucoup d'entre nous, au bout de trois jours, j'ai arrêté tout ça. Au bout de quinze jours, j'avais perdu les trois feuilles avec mes trois premières pages et au bout de quelques années, j'avais oublié l'existence même du projet. Vraiment, je n'y pensais absolument plus. Et il s'est passé 15 ans, je ne pensais plus du tout à ce roman, je faisais de la musique, de la peinture, et ça m'allait très bien comme ça.
L'année dernière, le 1er mai, à 6h du matin, je sais parce que j'ai noté la date, j'étais au lit, en plus les gamines n'avaient pas d'école, c'était trop cool. Et bien, à 6h du matin, j'ouvre les yeux, et devant moi, il y avait tout Colza. Il y avait les trois premières pages que j'avais perdues il y a 15 ans, en mieux. Il y avait tout le plan du livre, tous les personnages, jusqu'à la fin, il y avait tout. Et donc, je me suis dit : qu'est-ce que je fais ? Est-ce que je me rendors ? J'avais envie de dormir en plus (rires).
Est-ce que je me rendors et j'oublie tout, pour encore 15 ans ou alors, est-ce que je me lève et je l'écris ? Je me suis levé et j'ai commencé à écrire. J'ai tout fait d'un jet, et j'ai posé le stylo le 15 août. Ça a mis trois mois et demi d'un seul jet. Mais je n'ai aucun mérite, parce que mon cerveau a continué de l'écrire. Et un jour, il a cogné à la porte, il m'a réveillé en me disant : "c'est bon, c'est prêt, vas-y". Moi, je le vois comme ça. Je n'ai fait que recopier ce que je voyais devant mes yeux.
J'ai dû l'écrire la nuit en dormant sans me rendre compte, je ne sais pas. Il est rentré en création. Je crois que le pouvoir du subconscient est vraiment incroyable.
Je me suis bien marré en le faisant. Au départ, je ne pensais pas du tout à être édité. Parce que je me disais : "tu es en train d'écrire, mais tu n'es pas écrivain, tu ne vas pas écrire un livre, tu ne vas pas y arriver. Tu n'as pas la rigueur pour écrire". Sauf que je n'avais pas pensé à un truc, c'est que quand on est dedans, on prend tellement de plaisir qu'on ne peut pas s'arrêter. Je passais 8 heures dessus parfois, et c'était mes filles et ma femme qui me disaient de venir manger. J'étais dedans, vraiment, j' ai adoré ça.
Je l'ai fait d'une façon très instinctive. C'est pour ça que c'est un livre qui se lit, je pense, facilement. Je trouve que c'est un compliment, c'est un livre simple qu'on lit avec plaisir et avec des mots simples.
C'est exactement ce que je disais dans l'émission. Pour certains, une littérature simple n’est pas qualitative. Pour moi, dire que c'est de la littérature simple, c'est justement que ça s'adresse à tout le monde, et qu'il n'y a pas d'élitisme. Et c'est ça qui est beau, c'est que n'importe quelle personne qui a envie de lire, qui va tomber dessus, même si ce n'est pas un grand lecteur, il va rentrer dedans très facilement. Et après, je dirais que l'histoire va résonner plus ou moins chez tout le monde.
Guillaume Ledoux : Parce que ça parle de la jeunesse. Et ce que tu dis là, ça me fait vraiment plaisir, parce que c'est vraiment ce que je voulais faire. Donc si tu le dis, j'ai peut-être un petit peu réussi. Parfois dans les rencontres, chez les libraires, on me demande de faire des lectures. Et quand je lis, je me dis que ça pourrait être un livre jeunesse, presque, pour les ados. Et en même temps, parfois, je me dis, on peut le lire aussi à 50 balais, et on va retrouver des trucs qu'on ne connaît pas encore quand on est ado. Je pense qu'il y a plusieurs niveaux de lecture à plusieurs âges possibles.
Je me reconnais bien dans le cinquantenaire (rires).
Guillaume Ledoux : Moi aussi.
J'ai lu une interview où tu disais que ce n'était pas autobiographique.
Guillaume Ledoux : Non, pas du tout.
Tu disais tout à l'heure que tu exprimais plus ou moins la même chose, mais à travers différentes formes d'art. Est-ce qu'il n'y a pas un moment où, quand même, on met un petit peu de soi ?
Guillaume Ledoux : Oui, toujours. On récupère peut-être des choses à droite à gauche, que ce soit la chanson, le dessin, l'écriture, même si ce n'est pas autobiographique. Je pense que c'est impossible autrement. On a eu la chance, avec mon frère Johan, de nous demander d'écrire des chansons pour les autres. A chaque fois, non seulement je me mettais à leur place, mais en même temps, il y avait toujours de moi dedans.
Quand on a écrit une chanson pour Johnny Hallyday, qui s'appelle "Clémence", sur l'album Ma Vérité, déjà, on était vraiment super contents d'écrire pour lui parce que c'est vraiment un chanteur populaire. Pour moi, Johnny Hallyday, c'est comme une équipe de foot de Lens ou de Saint-Étienne. Il fait du bien aux gens. J'étais fier d'écrire pour Johnny. Dans cette chanson, Clémence, bien sûr, il y a de moi, il y a de nous. Tous les gens pour qui j'ai accepté d'écrire des chansons, j'ai mis de moi dedans. Il y en a d'autres où je ne pouvais pas. Parce qu'on m'a demandé un jour d'écrire pour des gens où vraiment, je ne me reconnaissais pas et je sais que je n'aurais pas pu mettre de moi dedans.
Pour revenir à Colza, effectivement, pendant que j'écrivais, même si ce n'est pas mon histoire, j'avais besoin de repères. C'est mon premier roman. Je ne savais pas comment on faisait. Je me suis servi de repères visuels, émotifs, par exemple des souvenirs de lieux, ou de noms de personnages, que j'ai inclus dans cette histoire. Mais ça s'arrête là, parce que tout est inventé. Olivia n’existe pas. Le narrateur n'existe pas. Le narrateur, ce n'est surtout pas moi. Il est fils unique. Son père est peintre en bâtiment. Ce n'est vraiment pas moi du tout. Par contre, je me suis servi de repères, de lieux et de personnages pour dresser la trame, le décor du roman.
C'est rigolo ce que tu dis, on n'a pas le prénom du narrateur.
Guillaume Ledoux : C'est volontaire. Quiconque va essayer de faire quelque chose d'un peu artistique dans une petite ville de province, va se retrouver dans ce jeune homme et je n’avais pas envie de le nommer parce que ça peut être n'importe qui d'entre nous.
Effectivement, je me projette plus facilement dans ce personnage là parce qu'il n'a pas de prénom et je me dis : "bah ça pourrait être moi, en fait".
Guillaume Ledoux : Exactement, je pense qu'il ne fallait pas et je n'ai pas voulu nommer la ville, elle pourrait se trouver dans n'importe quel milieu rural en France. Elle pourrait se trouver en Lozère, elle pourrait se trouver dans la Beauce, elle pourrait se trouver dans le Nord, dans le Berry bien sûr mais c'est pareil. Je pense qu'il ne fallait pas la nommer et je pense que ça aide à rentrer dans cette histoire et à se mettre à la place de ce jeune homme qui est un peu paumé et qui a envie de faire quelque chose.
D'habitude, je pose la question qui arrive dès le départ pour faire connaissance. Là, j'avais vraiment envie de t’entendre parler des différentes formes d’expression artistiques que tu pratiques. Je vais la poser maintenant : on va imaginer que pendant cinq minutes, tu as une baguette magique et grâce à cette baguette magique, tu peux rencontrer l'artiste que tu veux, un musicien, un peintre, un écrivain, tu peux le rencontrer, tu peux travailler avec lui, tu peux partager la scène ou son atelier, tu aimerais rencontrer qui et pourquoi bien évidemment ?
Guillaume Ledoux : Alors c'est vrai, elle est super ta question.
Généralement, elle rend fou (rires).
Guillaume Ledoux : Ouais, ouais, ouais, c'est génial, c'est génial. Pendant longtemps, alors ça ne compte pas puisque j'ai eu la chance de le rencontrer, mais pendant longtemps, la personne que je voulais le plus rencontrer, c'était Pete Townshend, le guitariste des Who.
Vraiment, ça a été mon idole. C'est le mec qui m'a donné envie de faire du rock, avec ses moulinets, avec ses mains en sang et tout, voilà. Et j'ai eu la chance un jour de le rencontrer, de lui tirer la main donc ça s'est fait.
Je dirais un peintre qui était cordonnier en Vendée, qui s'appelait Gaston Chaissac, qui faisait des bonhommes aussi. Des bonshommes, pardon. Qui était très humble, très pauvre, et j'adore ses peintures.
Et le deuxième, vraiment, ça serait Marcel Pagnol. Parce que c'est en lisant à 10 ans, La gloire de mon père que j'ai eu envie de lire, j'étais avec Lili des Montagnes et je courais dans la colline en posant des pièges à oiseaux.
C'est cool, parce que depuis que je fais des interviews, je n'ai jamais eu des réponses très formatées. C'est toujours des choses comme ça. C'est plein de souvenirs et c'est toujours très agréable.
Guillaume Ledoux : Oui, c'est chouette.
Alors, tout à l'heure, je me posais une question dans le bus, parce que j'adore lire. J'ai tout le temps un bouquin ou une liseuse quand c'est plus pratique. Et j'ai testé quelque chose pour la première fois. C'est le livre audio.
Guillaume Ledoux : Ah ouais, je n'ai jamais essayé.
J'ai testé pour la première fois. et je me suis posé la question : est-ce qu'on pourrait imaginer un jour Colza en livre audio, lu par l'auteur et je vais même aller plus loin, illustré musicalement par l'auteur ?
Guillaume Ledoux : Pourquoi pas. Mais musicalement, je crois que je demanderais à mon frère de l'illustrer. Récemment, il a fait une lecture avec moi, où il a fait juste un fond musical à la guitare. Et c'était vraiment super, c'était exactement ce que je voulais. Après, est-ce que je suis un bon lecteur, je n'en sais rien du tout. C'est un métier quand même.
Je me dis que c'était crédible. Parce que déjà, tu maîtrises ta voix et la diction.
Guillaume Ledoux : C'est sûr. Mais lire, ce n'est pas pareil. Je ne sais pas si je saurais donner un ton. C'est tout récent. Je l'ai fait deux ou trois fois en lecture pour les premières rencontres et dédicaces. Mais à chaque fois, j'ai flippé grave quand même.
Peut- être que quand tu montes sur scène, tu flippes aussi ?
Guillaume Ledoux : Ce n’est pas pareil. Tu vois, c'est un trac que je connais depuis très longtemps, que j'ai apprivoisé. Il est là, il est bien, il donne de l'énergie. Mais le trac que j'ai senti, là récemment, dans les derniers jours, pour la sortie du livre, en allant dans les librairies… Oh la la, je ne me sentais pas à ma place. Je ne me sentais pas légitime. J'avais vraiment les boules. Enfin, pas les boules, j'avais peur. Beaucoup plus que pour un concert. J'ai envie de dire que je ne me sentais pas "légitime".
Si le livre a été édité, je ne pense pas que Le Cherche-Midi (NDLR : la maison d’édition du roman) l'ait édité uniquement sur ton nom.
Guillaume Ledoux : Franchement, je ne me suis jamais senti peintre, je ne me suis jamais senti musicien, je ne me suis jamais senti écrivain, Quand je fais des expos, je dis aux gens : "je ne suis pas peintre", je suis un mec qui fait des bonshommes. Voilà, ce sont des bonshommes, c'est tout.
Et voilà, je pense que si j'en écris un autre, ce que j'espère, ça m'a tellement plu que j'en ai commencé un deuxième. Mais là, c'est une autre paire de manches, parce que là, je n'ai pas toute l'histoire prévue dans ma tête. L'idée me plaît, c'est une sorte de road trip entre deux potes. Mais je sais que si j'en écris d'autres donc, je pense que je dirai toujours aux gens que je ne suis pas écrivain, je suis un mec qui fait des bouquins (rires).
Oui, mais c'est peut-être justement pour ça qu'ils sont simples comme tes bonshommes. C'est que tu n'as pas ce côté orgeuilleux, une "haute estime de toi". Et tu t'adresses à des gens simples de manière simple, ce qui n'enlève rien au talent.
Guillaume Ledoux : J'ai eu la chance avec mon frère, de commencer extrêmement jeune. Quand on a commencé, Zéro de conduite, un premier groupe, j'avais 11 ans, et Johan en avait 9.
Vous n'avez quand même pas commencé à jouer avec, comme dirait mon collègue Sylvain, Joe le Clodo.
Guillaume Ledoux : Oui, on a eu la chance d'ouvrir pour les Clash, pour U2, pour Gun Club, pour l'inauguration du Zénith de Paris, des trucs de fous, de jouer avec Renaud. Mais s'il y a bien un truc qu'on a appris assez en rencontrant tous ces gens-là, c'est qu'avoir une haute estime de toi, ça ne sert à rien, parce que ça n'ajoute pas à ta valeur. Et que se la péter, ça ne sert à rien du tout. C'est vraiment un truc qu'on a appris tôt, et je pense que c'est grâce au fait qu'on ait commencé très jeune, parce que nous, on n'avait rien à foutre.
Quand on faisait les concerts, les gens passaient leur temps à nous courir après, parce qu'on allait courir partout, on allait se perdre dans les couloirs, dans les machins. Tu vois, on n'avait rien à prouver, on s'en foutait, on était gamins. Et donc c'est resté, et ça c'est chouette, parce que franchement, ça ne sert à rien de se penser supérieur. C'est contre-productif d'ailleurs. À la fin de la fin, au bout du bout, quand on nous met dans le trou, il ne reste rien. Je pense qu'il reste juste l’amour que tu as reçu, et celui que tu as donné, c'est tout ce qui reste à la fin.
Aujourd'hui, ton actualité, c'est la promo de ton bouquin. Avec Blankass, vous avez des choses dans la besace ? En tant que peintre, tu as d'autres expos ?
Guillaume Ledoux : Il y en a une que j'ai inaugurée avant-hier, à Vierzon, qui reste jusqu'à la mi-juin. J'en ai une autre qui commence à Fontevraud, vers Saumur, le 11 juillet. Et puis surtout, on a commencé avec Johan à mettre en commun toutes nos idées de chansons et c'est vraiment chouette. On se fait écouter des trucs, même qui ne sont pas finis, et même entre frangins, on n'ose pas tout se faire écouter. On se dit : "attends, mais ça c'est vraiment une idée toute pourrie, tu vas voir", mais on se fait écouter quand même. Et donc voilà, pour l'instant, on a 5 ou 6 embryons de chansons. Bien sûr qu'on est dessus parce que c'est notre vie, Blankass.
Je présume que vous habitez pas côte à côte avec ton frère ?
Guillaume Ledoux : On habite à 30 bornes l'un de l'autre.
Ah bon (rires), alors vous pouvez vous les faire écouter en direct. Je me faisais la réflexion que, quand tu as commencé, comme tu disais tout à l'heure en ouvrant pour les Clash et U2 et aujourd’hui on est à l’ère du tout numérique, comment t'as vécu ce changement de "civilisation" (parce que je pense que, comme moi, tu as commencé avec les cassettes et les vinyles, et aujourd'hui on allume son téléphone et tout ce qu'on avait, qui prenait 25 kilos, c'est dans un téléphone) ?
Guillaume Ledoux : Je dirais que ce n'est pas moi qui l'ai pris en pleine gueule, c'est l'industrie de la musique, les labels qui l'ont pris en pleine gueule, qui n'ont rien vu venir du tout, et là-dessus, il y a un truc où je m'en veux finalement, parce qu'ils n'ont pas vu venir le tout numérique, ils n'ont pas vu venir le mp3, ils n'ont pas vu venir le stream, rien en fait. Et je n'ai pas à me poser la question si je l'ai pris ou pas. Finalement, tu sais, le stream, malheureusement, c'est comme une cassette où on enregistrait en écoutant la radio le soir, on savait qu'il y avait tel morceau qui allait passer à telle heure, on préparait une cassette et on l'enregistrait.
Je suis du côté du public, même si c'est mon métier, mais voilà, je n'ai pas l'impression d'être quelqu'un de l'industrie de la musique. Ce n'est pas moi qui vends mes disques, et eux, ils n'ont rien vu venir, vraiment, mais rien ! Déjà, ils avaient perdu, quelques années avant, le contrôle, ils se sont fait marcher dessus par les radios, et ça je le pense sincèrement, c'est-à-dire que c'est quand même eux qui avaient le pouvoir, les labels, ils avaient les artistes, ils avaient de la musique, tu vois, et ben non, ils ont réussi à se faire marcher dessus par les radios, et maintenant ce sont les radios qui vont choisir le single. Je trouve ça incroyable, alors que c'est eux qui avaient les cartes en main !
De toute façon, quand on a commencé à embaucher dans les milieux musicaux des gens qui venaient des écoles de commerce, c'était mort ! Des mecs comme Constantin, qui étaient des vrais DA (NDLR : Directeur Artistique), tout ça, on n'en aura plus aujourd' hui. C'est dur ce que je dis, mais vraiment, c'est un truc que je pense depuis longtemps, ce n'est pas un truc de vieux con, même quand j'étais gamin, je commençais à le sentir ce truc.
Ils ont perdu deux batailles, pour moi, ils ont perdu la bataille du numérique et la bataille des radios et malheureusement, ceux qui payent les pots cassés, ce sont les artistes. On sait tous très bien qu'il faut à peu près, suivant les plateformes, à peu près 100.000 écoutes pour gagner 10 balles, non mais 100.000 écoutes pour gagner 10 balles ! Alors que si tu vends 100.000 albums, c'est déjà énorme.
Aujourd’hui, je vais acheter les albums des potes, comme celui de Gauvins, ça me fait plaisir, je vais acheter l'album de groupes de copains à Bourges. Je vais acheter les albums, et je ne vais pas sur le stream, ça me saoule et je n’en ai pas envie.
Dans ta manière de travailler, je vais employer ce terme avec beaucoup de respect, c'est encore du travail artisanal ? Vous travaillez guitare, piano, en face à face et pas en enregistrant des trucs et en se les envoyant, comme je comprends.
Guillaume Ledoux : Ah ouais c'est artisanal, même si on se sert bien sûr d'un Protool, mais dès qu'on a une idée on l'enregistre, mais ça commence toujours avec une guitare, nos deux voix, un piano et c'est organique quoi.
Quand j'ai écrit Colza, j'avais une technique, enfin c'est pas une technique, c'était simplement naturel chez moi, le matin c'était toujours au stylo sur des cahiers et puis l'après-midi je mettais un peu au propre sur un ordi, mais ça commence toujours à la main quoi.
L'écriture dans le sens noble du terme.
Guillaume Ledoux : Oui et puis tu as dit le bon mot tout à l'heure. Si je devais me définir dans l'art, je dirais un artisan, c'est le côté que j'aimais bien chez Jean-Louis Murat, c'est qu'il se définissait comme ça, il disait : "moi je suis un artisan, il y a des cordonniers, moi je suis un artisan, je fais des chansons en Auvergne et j'en ai une pleine malle de chansons". Et voilà, j'aimais bien ce côté-là de Jean-Louis Murat, je n'aimais pas toutes ses chansons, chacun ses goûts, mais sa démarche je l'ai toujours trouvée vraiment super et je m'y suis toujours retrouvé. Je me considère comme un artisan, je ne suis pas plus qu'un mec qui fait des sangles pour les chevaux.
Tu travailles avec ta tête et tes mains quand tu fais de la peinture ou que tu écris, de la musique ou un roman, donc c'est encore plus vrai.
Guillaume Ledoux : Oui, ça c'est chouette, c'est vraiment bien et quand je peins, c'est un des seuls moments où je ne pense pas à d'autres choses. Quand je suis sur scène parfois je chante, et pendant une chanson, je peux penser à un autre truc. Et quand je peins, je suis vraiment focus là-dessus, comme quand on est à la pêche, on regarde le bouchon et on ne pense à rien d'autres (rires).
C'est le moment où tu vides ton esprit en fait, c'est une forme de méditation créative. Alors je vais poser l'avant- dernière question, tu as trouvé difficile la baguette magique, je pense que tu vas détester celle-là aussi (rires), qui n'est pas de moi mais de David. Je le dis à chaque fois parce que les gens me détestent parfois, qui est notre rédacteur en chef, et la question est la suivante : on va imaginer que ton meilleur ami ou ta meilleure amie, peu importe, doit partir pour une longue période, loin, quelle serait l'oeuvre artistique que tu lui offrirais.
Guillaume Ledoux : Houla. J'hésite entre un album et un livre, si je lui offrais un album ce serait London Calling des Clash, qui est un album éternel, qui est pour moi un des dix plus grands albums de l'histoire du rock, et si c'était un livre, je lui offrirais "La Conjuration des Imbéciles", qui est d'un auteur qui s'appelait John Kennedy Toole, et qui a écrit ça dans les années 60, début des années 60, et qui a été refusé par tous les éditeurs. Le mec s'en est suicidé et quelques années plus tard, sa mère a retrouvé le manuscrit, elle a fait le tour un peu en hommage des éditeurs, le premier qu’elle est allé voir a dit "mais c'est un chef-d'oeuvre", et le mec l'année d'après, il avait le prix Pulitzer.
Et c'est le livre le plus drôle que j'ai jamais lu. C'est vraiment un livre drôle l’histoire que je viens de raconter, elle n’est pas drôle du tout, mais "La Conjuration des Imbéciles", c'est le livre le plus drôle que j'ai jamais lu, et je me rappelle la première fois que je l'ai lu, j'étais à Paris, je me cachais dans le métro pour que les gens ne me voient pas pleurer de rire (rires). Le titre est très évocateur. Je lui offrirais ce livre.
Alors tu vois c'est très rigolo parce que ce livre, j'ai déjà entendu le titre plusieurs fois, je ne l’ai jamais lu et du coup là, je viens de le renoter en me disant :" il faut que je me l'achète”.
Guillaume Ledoux : Tu vas vraiment rire et en même temps, c'est très profond.
Pour conclure, je ne pose pas une question je te propose de t'exprimer.
Guillaume Ledoux : Allez voir les artistes en live. Franchement, allez voir les concerts parce que c'est là où la magie opère, c'est là où on voit les gens rire, pleurer, c'est comme le cirque tout est faux mais tout est vrai.