Drame d'après William Shakespeare, mise en scène de Antoine Caubet, avec Antoine Caubet, Cécile Cholet, Christine Guênon et Olivier Horeau.

Après avoir divisé son royaume entre ses filles les plus rouées (et répudié la plus sincère), le vieux Lear se voit peu à peu délaissé par ces traîtresses et sombre dans la folie. Parallèlement, le comte de Gloucester, son fidèle lieutenant, est victime d’un drame familial et politique : Edmond, son fils bâtard, trahit son demi-frère Edgar afin d’accaparer l’héritage. Les destins de Lear et Gloucester iront de mal en pis, tandis que leurs progénitures illustreront l’éternel combat entre Bien et Mal, sincérité et duplicité… honneur et soif de pouvoir.

"Roi Lear 4/87"… Cette étrange numérotation, accolée au titre de la célèbre pièce, indique d’emblée le parti pris adopté : résolument expérimental. 4 acteurs incarnant à eux seuls les 30 rôles du texte originel… 87 minutes, durée "au pas de charge" de la représentation.

A cette volonté de ramasser s’ajoute le choix de soustraire tout ce qui pourrait être soupçonné de "faire théâtre" : aucun décor, ni costume, ni jeu de lumière ou accessoires ! La salle est allumée et les quatre rangées de spectateurs encadrent les comédiens placés au centre, qui n’hésitent pas à se mêler au public, pour le prendre à parti et même faire participer (en lisant quelques vers).

Dans sa note d’intention, le metteur en scène Antoine Caubet prétend ainsi "raconter, grâce au plus grand dénuement théâtral, ce dénuement radical d’un homme né Roi, mort misérable et fou".

A priori, on n’est pas hostile à cette idée : la scénographie produit un effet d’extrême proximité, à la fois gênante (spectateurs se regardant en train de regarder) et stimulante (impression d’être au cœur de l’action). S’ils aiment être pris à partie par des acteurs risque-tout, on recommande les premiers rangs aux amateurs de sensations fortes : siégeant aux côtés des protagonistes du drame, ils seront rudoyés par certains personnages sanguinaires venus s’écraser sur le même banc qu’eux !

Mais cette proximité avec le public, physiquement avérée, ne l’est pas dans l’esprit : redistribué entre des comédiens qui s’approprient plusieurs rôles et se les échangent entre eux, le texte de la pièce devient terriblement abstrait. Pour peu que l’on ne soit pas familier avec l’intrigue, l’action peut s’avérer difficile à démêler : s’il est proche du public, le spectacle n’est donc absolument pas "tout public"… et on ne doit le conseiller qu’aux spectateurs connaissant déjà bien l’œuvre en question.

Par cette concentration et ces échanges de rôles entre acteurs, Antoine Caubet prétend coller au chaos inhérent à la pièce et mettre en lumière d’intéressants parallélismes entre les uns et des autres (Lear et Gloucester, bien sûr, mais aussi Edgar-Edmond, ou les trois sœurs entre elles) ; créer des effets d’étrangeté en rapport avec la folie de Lear et consorts.

Effectivement, pour peu que l’on finisse par entrer dans l’histoire, on apprécie de découvrir différentes incarnations d’une même figure, acteurs et actrices capables de passer sans transition de la drôlerie à la violence la plus noire, sans que l’on se soit aperçu du changement de rôle. A ce petit jeu, Christine Guênon est très impressionnante, en Fou sautillant et arrogant, puis en duc de Cornouailles arrachant les yeux de Gloucester – point culminant de l’atrocité, entre vérisme et Grand Guignol, qui nous fit hoqueter d’effroi.

Antoine Caubet se distribue lui-même en Lear blessé postillonnant de rage, mais s’efface quelque peu devant ses comédiens, à qui il laisse la majorité du texte. Cécile Cholet réussit l’exploit ambigu d’être belle et désirable en Edgar, mais répugnante en Régane. Quant à Olivier Horeau, il complote (dans le rôle d’Edmond) et se fait arracher les yeux (à cause du complot d’Edmond) avec une conviction qui fait plaisir à voir…

Au final, la force du texte, l’implication des comédiens et le côté "public et acteurs dans la même galère" réussissent à dépasser la froideur théorique et l’embrouillamini de départ… En dépit de quelques réserves, on prend donc plaisir à voir ces gens se faire rudoyer - et à l’être un peu, soi-même.