Comédie dramatique de Paul Claudel, mise en scène de Bernard Lévy, avec Audrey Bonnet, Pierre-Alain Chapuis, Aline Le Berre et Pierrick Plathier.

Tout commence très mal. Sur le programme de "L'échange" : "Texte Paul Claudel": Pourquoi pas script ? Ou encore "sur une idée de Paul Claudel " ? On a rarement poussé aussi loin le déni de paternité. Quel gouffre !

Puis le rideau grince (ferraille). Un monsieur tout nu prend une douche. Une bobo dépeignée mégote à la lucarne d'une caravane rouillée. D'un transistor ronronne une musiquette commerciale. C'est un refait de "Family Rock" (un nanar du siècle dernier) Glotte en ascenseur. Claudel va subir un assassinat en règle. Un attentat kamikaze à la grenade scénographié.

Eh bien, non. L'invraisemblable miracle se produit.

Bernard Lévy, le diabolique metteur en scène (belle tête d'intellectuel coquin) a tendu une toile fine et résistante dans laquelle Miss Araignée, un petit couple naïf et sublime, l'imbu-zness-man vont se tordre et se dévorer sous nos yeux effarés, bouche ouverte et coeur emballé.

L'Amérique. Ses cactus et ses totems de pierre et de nature. Lui et elle s'aiment. Elle aime plus fort. Lui en a peur. Deux riches, un "bâtisseur d'empire" et une vampette de cinématographe, n'auront de cesse de les manger. Le jeune homme échangera celle qui l'aime tant contre celle qui en a si faim.

Sur ce merveilleux "texte" de Claudel, l'échange du sublime contre le vulgaire, des comédiens fabuleux s'éviscèrent, se pulvérisent, donnent tout jusqu'au vertige et rendent à ce gigantesque auteur chrétien sa vraie dimension, dans l'excès indispensable qui doit le servir.

Merveilleux Pierre Plathier, alias Louis, bouleversant de fragilité, tremblant devant la femme et son énergie primitive, que compose Audrey Bonnet, aux accents insoutenables de désespoir et de volonté, d'amour total: quel couple de comédiens bouleversants, mythiques !

Aline Le Berre, la Lechy, incarne cette mygale à tailleur-pantalon, mauvaise par détresse, inaliénable alliée du mal, brisée par la vanité de ses désirs : immense tragédienne de la nuit, se transformant, se dénudant jusqu'à l'os. A couper le souffle.

Enfin, Pierre-Alain Chapuis, squale à costume trois-pièces, évolue parfaitement dans son rôle de prédateur désespéré.

Cet "Echange" est une pierre dans un vitrail : Et le soleil-incendie brule, derrière, révélé par le choc. Magistral.