Comédie dramatique de Tennessee Williams, mise en scène de Muriel Mayette, avec Anne Kessler, Eric Ruf, Christian Gonon, Léonie Simaga, Bakary Sangaré Grégory Gadebois, Stéphane Varupenne, Samuel Martin, Mathieu Spinosi, Pascale Moe-Bruderer, Gauderic kaiser, John Margolis, Ronald Baker et Red One.
La Comédie-Française ET Tennessee Williams ? Ce cocktail improbable ne pouvait être conçu qu'avec des couleurs pastel et des alcools forts.
Oublions d'emblée le film fameux avec Marlon Brando et Vivien Leigh. Trop fameux et trop en noir et blanc.
La Nouvelle-Orléans. Le quartier français. Stanley Kowalski vit avec sa femme Stella une passion brûlante que le mariage n'a pas refroidi. Des amis viennent jouer aux cartes, les cris familiers fusent d'une fenêtre l'autre.
Arrive la soeur de Stella, Blanche Dubois, jolie épave de temps meilleurs, qui échoue là, empruntant depuis la gare de l'Union un tramway au nom étrange : Désir. Et tout se dérègle : Stanley, prolétaire et commun selon ses critères, l'attire et la révulse. Commence une lente agonie de l'âme dans la moiteur tropicale de la grande cité de la Louisiane. Le carnaval bat son plein. Mardi-gras. Et bientôt le goût de cendre...
Un metteur en scène de renom, Lee Breuer, a été convoqué pour concevoir cette nouvelle version et cette entrée au répertoire de "Un tramway nommé désir". Amoureux d'art, d'art japonais particulièrement, il opte pour l'utilisation de panneaux coulissant, d'une grande beauté, actionnés avec plus ou moins d'à-propos, de domestiques imaginaires, allumant les cigarettes, tendant des chaises, agitant des marionnettes animales.
De plus, il introduit, fréquemment, des musiques de "jazz", de "blues", qui se superposent, parfois, au texte et le couvrent, tandis, qu'à d'autres moments, l'atmosphère si particulière de la Nouvelle-Orléans est rendue avec justesse.
Le travail mérite l'attention: il s'agit d'une véritable re-création. La réserve, une fois de plus, provient de l'adaptation décalée de Jean-Michel Déprats, où des mots orduriers sont placés dans la bouche de Blanche Dubois, ce qui est impossible, psychologiquement, vu sa délicatesse et à son affectation, tandis que les jurons sonnent faux, font "banlieue" (du Bassin parisien) plutôt que "faubourgs" (du Delta)
De ce contraste entre le raffinement de la mise en scène et cette traduction sans nuances pâtit le spectacle tout entier.
Les comédiens, eux, sont remarquables et distribués avec intelligence (l'intuition de l'ère Mayette).
Eric Ruf incarne un Stanley Kowalski très slave (à la différence de Brando !) vulgaire par provocation, primitif quand on le chatouille, et sa performance mérite louanges. Françoise Gillard, dans le rôle de son épouse, excelle dans ce rôle double de femelle affamée et de soeur compatissante : belle comédienne inspirée.
Mention spéciale à Grégory Gadebois, formidable de sensibilité dans le rôle de Mitch, l'amoureux transi de Blanche, ours et nounours, touchant et perdu.
La première partie atteint des sommets, tandis que la seconde s'essouffle un peu avec quelques ridicules ( Stanley, devenu, de coq flamboyant, un terne papa-poule à mégot qui change les couches-culottes !).
Mais tout le spectacle repose sur les épaules de l'admirable et sublime Anne Kessler, Blanche Dubois de sa génération, qui explose de finesse, de fêlures, de force et d'épuisement combattu : c'est un flacon de cristal fendu qui perd de son parfum. C'est une blessure élégante qui saigne sous la mousseline. Emouvante à attraper l'âme, elle bouleverse tant qu'on peine à retrouver son chemin, le rideau descendu. C'est l'actrice sans effets, la délicatesse même: c'est Blanche Dubois et c'est Anne Kessler, et c'est toute la poésie du monde que le monde aimerait tant éclabousser.
Grâce à elle, qui triomphe des effets, parfois d'effets lourds (quand il y a suicide, on entend et réentend le bruit du pistolet), l'émotion embrase toutes les réserves et dévore à l'intérieur : Tennessee Williams aurait aimé et pleuré de stupeur.
