La journaliste Laure Adler livre une biographie empathique de Françoise Giroud placée sous le signe de l'admiration pour son exceptionnel parcours de vie, ce dont elle ne fait d’ailleurs pas mystère écrivant  en liminaire : "ce livre est aussi un livre de reconnaissance. Françoise Giroud nous a donné la possibilité de croire que nous pourrions, nous aussi, entrer dans ce sacro-saint métier masculin, et volontiers machiste, du journalisme".

Une admiration qui s'étendait à "Françoise", la femme dont elle loue de manière récurrente la beauté au point de ne pas insérer dans les encarts photographiques de clichés des dix dernières années de sa vie.

Empathie, et fascination également, pour "une figure tutélaire du journalisme" qu’elle considère de surcroît comme unique puisque si "elle a formé toute une génération de journalistes femmes, brillantissimes, qui continuent d'exercer leur métier sous la responsabilité d'hommes qui règnent en patrons dans la presse actuellement", elle est la seule a avoir été "la patronne". Ce qui n’est pas sans poids sous la plume de Laure Adler qui elle-même a été, en son temps, en sa qualité de directrice de France Inter une patronne "musclée".

Il est vrai que le curriculum vitae de première de la classe de Françoise Giroud, qui n’avait fait aucune études supérieures, est impressionnant : première femme assistante l'histoire du cinéma français, créatrice de Elle le premier magazine féminin, création d’un nouveau concept de magazine avec l’Express orienté sur le journalisme d'observation et première femme journaliste à la tête d’un hebdomadaire politique, ensuite secrétaire d'Etat à la condition féminine puis à la culture.

Et pour se faire elle prend exemple à la source en appliquant la méthode de Françoise Giroud - "composer, par fragments, un portrait sans retouches" - à partir d’entretiens et d’archives inédites notamment des archives personnelles de cette dernière qui ont survécu au tri qu’elle fit à la fin de sa vie, un tri sans doute très sélectif au regard de son intelligence et de sa nette propension à écrire sa vie sinon sa légende tel que cela ressort nettement de cet opus, et dont sa fille la psychanalyste Caroline Eliacheff a fait don à l’Institut de la Mémoire et de l’Edition.

En dehors de ses qualités de sérieux et d'écriture, de cette biographie, qui ne verse pas dans la psychobiographie, émergent deux volets essentiels.

En premier lieu, le portrait presque en creux d'une femme qui s’est construite comme on crée un personnage, voulant inventer sa vie et se forger un destin et ce au prix non seulement d’un souci permanent, "quelquefois jusqu'à la pose" écrit Laure Adler, de la représentation d'elle-même mais surtout, pour cette "amoureuse des demi vérités", de mensonges, constitués d'omissions et d'altérations valorisantes de la réalité, et de comportements indignes d’elle (tels la dénégation de sa judéité, l’affaire de la vraie fausse médaille de la Résistance et les lettres antisémites adressées à la future épouse de Jean-Jacques Servan-Schreiber qui fut sans doute le grand amour de sa vie).

Ce que que ne suffit pas totalement à expliquer l'humiliation et/ou la souffrance du déclassement social, suite à l'exil, au départ du père et à la dilapidation de son héritage par sa mère, de cette enfant issue d'une famille juive de la grande bourgeoisie turque.

Et Laure Adler rapporte fort judicieusement les conclusions éclairantes de l'expert graphologue, consulté par JJSS à l'époque des lettres anonymes : "L'auteur possède une grande intelligence qui s'exerce dans des domaines variés, mais souffre d'un sentiment d'incomplétude et d'une imagination mal contrôlée avec une part de fabulation. Nature exaltée et impulsive, capable d'actes antisociaux et d'actions imprévisibles."

Professionnellement, il est incontestable qu’elle s’est créée mais cependant pas ex nihilo. A partir d'un atout majeur qui est également un outil indispensable : l'acuité de son intelligence qui explique la réussite d’une femme que Laure Adler qualifie de "femme exceptionnelle qui en des temps tourmentés sut être une actrice de l'histoire contemporaine" qui était essentiellement, et avant tout, une femme de pouvoir. Et pas une femme de pouvoir par circonstance mais une femme qui aime le pouvoir "lequel non seulement ne lui fait pas peur mais l'excite".

De la lecture de cette irrésistible ascension vers le pouvoir qui a atteint son point culminant quand elle fut à la fois la reine du Tout Paris et directrice d'un journal influent, se dégagent un petit vademecum de la réussite au féminin dont les préceptes ont conservés toute leur pertinence.

A savoir :

1- avoir une aptitude innée à la vampirisation utile : "Françoise a toujours su se trouver ses mentors : de fortes personnalités qui aiment transmettre l'amour de leur savoir" disant d’elle-même qu’elle était un papier buvard.

2- utiliser la clé de la réussite de la femme : être et avoir comme un homme mais utiliser les atouts féminins "Car si l'on peut plaire sans réussir, on ne réussit pas sans plaire."

3- accomplir un travail acharné sans compter son temps et tout y sacrifier y compris sa vie privée et ses enfants.

Certes ne pas avoir la fibre maternelle facilite les choses. Ainsi Françoise Giroud disait de son fils qui demandait de l'amour "comme si on vous suçait le sang" et écrivait lors de sa disparition en montagne : "Une méchante blague que tu me fais, une de plus pour te rendre intéressant, pourr me déchirer le coeur, mais qu'es-ce que j'ai fait pour que tu me punisses, depuis vingt-cinq ans, d'être ta mère ?"

4- avoir du flair tant pour dénicher et fédérer les talents pour les faire rouler pour vous en les manageant avec une main de fer sous un gant de fer mais toujours avec le sourire. Et s'agissant plus particulièrement du journalisme, pressentir d'où vient le vent "Elle sait sentir, voire devancer, et même fabriquer, l'opinion publique".

Le deuxième volet du livre qui est passionnant - et instructif - réside dans l’épopée du journal L'Express que Laure Adler décrypte de manière approfondie et qui se double d’une analyse argumentée quant au rôle essentiel qu'y a joué Françoise Giroud. Une aventure glorieuse dans laquelle elle allait pouvoir étancher sa soif de pouvoir mais également nourrir un autre désir démiurgique, celui de fonder un couple de légende.

Car la création de ce journal est le prolongement direct de sa rencontre en 1951 avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, de dix ans sont cadet, alors chroniqueur politique au journal Le Monde et fils aîné du co-directeur du journal Les Echos, avec qui elle va vivre un amour partagé.

Malgré le portrait peu flatteur qui en est dressé, beau gosse idolâtré par sa mère, narcissique qui pratique la confusion des genres quand il ambitionne une carrière politique et "utilise le journal comme une vache à lait", elle en devient "l'amoureuse maternante".

Cette rencontre passionnelle se double également d'une complémentarité professionnelle. Comme le précise Laure Adler, JJSS rêvait d'un journal et disposait des moyens financiers pour le fonder, notamment de l'appui, et à la plume, d'une personnalité éminente et influente, François Mauriac qui était l'amoureux captif de ce dernier, Françoise Giroud, forte de son expérience et de ses relations, va l'enfanter : "Françoise Giroud recentre le projet sur la création d'un journal quotidien, tout en intégrant ses idées :éditorialiser et non couvrir l'événement, porter une plus grande attention à l'étranger et créer un nouveau style".

Surnommée la panthère, "elle se fait la muse et l'alchimiste de cette arche de Noé qu'est alors l'Express naissant et dont la mascotte est... un léopard rugissant portant le journal entre ses crocs". Un léopard rugissant qui fera sa place au soleil

Enfanter est le terme approprié puisque ce journal est l'enfant qu'ils n'ont pas eu et que le souci de sa descendance conduira JJSS à en épouser une autre plus jeune ce que Françoise Giroud ressent comme une trahison qui générera l'épisode des lettres anonymes ("L'image que vous renvoyez de moi est odieuse. C'est ce que je n'accepterai jamais d'être. Vaincue."). Et une double trahison en chaÎne quand il vend le journal sans la prévenir.

En 1974 sonne le glas, pour celle qui, partie de rien, dès 1945, après la période de la seconde guerre mondiale sur laquelle flottent des zones d'ombre et où elle faisait "bombance chez Maxim's" avec celui qui deviendra son premier mari et qui sera condamné pour faits de collaboration, "est déjà invitée à tous les cocktails et fréquente les allées du pouvoir" et qui a ensuite régné pendant deux décennies.

La vie continue, mais sans l'insolence du succès qui l'auréolait jusque là, avec son lot de drames personnels et de déconvenues tant au niveau de son métier de journaliste que de sa reconversion dans la politique, même si elle se maintient sur ses acquis, pour aboutir à une traversée du désert et finir dans l'humanitaire.