Nous savons aujourd’hui que manger des ailerons de requins peut être passible d’une amende. Alors pourquoi ne fait-on rien lorsqu’un requin se délecte d’un unijambiste dans une piscine au 25ème étage d’un immeuble du quartier d’affaire de Vienne (Autriche). Quoi de plus naturel que de se faire déchiqueter par un squale ? Pardon, un Carcharhinus Leucas. Cela change tout.

Et ce n’est pas le moindre des mérites du polar.

Un requin dans la piscine d’un immeuble, voilà naturellement qui titille les neurones… Et l’auteur de "Requins d'eau douce", Henrich Steinfest, mijote son affaire aux petits oignons. Avec le savoir faire de ceux qui pensent à juste raison que "c’est l’impatience qui crée l’impression d’énigme".

Alors n’y mettons pas l’orteil et restons à fleur de pages pour déguster et surtout se laisser berner par ce personnage de policier qu’est l’inspecteur Richard Likastik, viennois comme d’autres sont parisiens. Il a un sale caractère, le flic, mais il est  ?? bon dans son boulot. On est d’ailleurs en droit de se poser la question lorsqu’on voit Richard déambuler au volant de sa Ford Mustang. Un modèle qui est de dix ans la cadette de la célèbre Mustang de Bullitt.

Et si l'on considère qu'en plus, il fume comme un pompier et ne fréquente que de très loin, les méandres du politiquement correct... tel est bien le portrait d’un héros face à ses enquêtes. Naturellement, et vous le comprendrez en lisant le bouquin, il ne suffit pas de plonger notre personnage dans un univers décalé pour s’assurer du succès de l’énigme et du livre.

Mais voilà, l’auteur est malin comme un singe et nous ferait prendre ses vérités pour seules véritables pistes à suivre. Il n’en est rien. Et c’est justement là que cela devient passionnant. L’écrivain est autrichien, né en Australie et vivant aujourd’hui à Stuttgart, il sait par des pistes détournées nous ouvrir un monde détaillé qui ne souffre pas que l’on quitte la page. Là où beaucoup d’auteurs vous servent un récit au détail minimum, ici il n’y a pas de trop plein, juste ce qu’il faut pour construire l’univers imagé de l’action. Un traitement littéraire qui vous prend par la main. Même si, comme moi, vous restez sur la réserve, laissez-vous guider par les mots. C’est une autre piste que nous offre alors l’auteur.

Loin d’être déplaisante, elle devient indispensable à l’imaginaire. En accord avec la perception de l’auteur, une fois le pacte signé, vous ne pourrez plus décrocher. L’énigme est maligne, les personnages visuels et le bouquin (mais je ne suis pas le premier à l’écrire), mine cinématographique. Lisez un chapitre puis fermez les yeux. Croyez moi, l’écran large se déroulera sur votre imaginaire. En feuilletant, une autre impression peut venir, qui n’est pas négligeable non plus, c’est le son. Oui, vous avez bien lu.

Le son. L’écoute des mots.

Alors on imagine bien, là encore, une adaptation sonore, une dramatique radio. Une perception sonore du roman le renfermant dans une profondeur théâtrale et sonore qui fait du lecteur le témoin privilégié de notre affaire. Un confrère de l’asphalte.

Avouez qu’il y a là une rareté qu’il ne faut pas négliger. Il est rare de ressentir ainsi dans un roman autant de perceptions différentes. C’est un bonheur auquel il ne faut pas s’arrêter. Il faut imaginer les autres romans (non traduits) et qui, de l’autre côté du Rhin, ont fait un malheur.

Le pire que nous puissions espérer, c’est de bientôt les lire et d'être heureux comme un requin d’eau douce… Affûtez vos appétits !