Comédie de Marivaux, mise en scène de Vincent Dussart, avec Louis Marie Audubert, Jean-Pierre Bélissent, Fabrice Cals, Xavier Czapla, Chantal Garrigues, Anne de Rocquigny, Sophie Torresi et Nathalie Yanoz.
Imaginez la première rencontre de l'homme et de la femme. Lequel ou laquelle a commencé le ballet de la séduction, qui a commencé à trahir, à papillonner vers d'autres bras. Qui a fait souffrir l'autre, le premier ? Qui a enseigné à l'autre que l'Amour ne dure pas, que les passions s'apaisent et que les serments des amants tombent un jour comme les feuilles des arbres en automne.
Voilà bien des discussions à n'en plus finir auxquelles se livrent le prince et Hermiane. Comment démontrer, expérimenter selon la méthode la plus scientifique possible. Reproduire cette première rencontre. Il ne suffit que d'attendre une quinzaine d'années, d'élever des jeunes humains et de les faire se rencontrer sous nos yeux. Procédé artificiel et cruel, mais n'avons-nous pas pris l'habitude de jouer les apprentis-sorciers avec l'humain. Les hommes et les femmes sont des cobayes, sont-ils mêmes des hommes et des femmes...
Vincent Dussart propose une mise en scène qui transforme ces jeunes gens en produits d'éprouvettes, en avatars. Ils ont quelques troubles, des gestes saccadés, une langue parfois indocile, les pieds rouges et les camisoles des séquestrés. Il plonge avec succès l'intrigue et la langue du dramaturge du 18ème siècle dans notre époque moderne dominée par la technique.
"La dispute" de Marivaux prend une dimension nouvelle et tout à fait passionnante. Nous n'oublions jamais que nous sommes dans une fable, que nous sommes au théâtre. Ces avatars représentent aussi bien les acteurs d'une pièce jouée à l'intention du prince et d' Hermiane.
L'interprétation est donc plutôt exigente car les personnages sont des jeunes gens venus de nulle part, sans expériences, élevés sous la tutelle d'un couple de vieux domestiques Carise (Chantal Garrigues) et Mesrou (Jean-Pierre Belissent)....
Eglée (Nathalie Yanoz) est la première à entrer en scène, la première à quitter le socle d'énergie surnaturelle. Eglée est une manipulatrice à l'excès, Nathalie Yanoz la joue avec une belle conviction, elle revêt à merveille le masque de l'enfant, jouet de ses caprices, intriguée autant qu'intrigante.
Azor (Xavier Czapla) est l'Autre, la créature Homme, séduit et surpris de découvrir le désir qu'il éprouve pour Eglée. La relation est charnelle, ils sont sans cesse à se toucher, se compléter corps contre corps, main dans la main. Quand s'avancent les autres pièces de l'échiquier.
L'autre femme Adine (Anne de Rocquigny) avec qui se mesurer : les femmes se mettent tout de suite en concurrence. L'autre homme Mesrin (Fabrice Cals) qui fera un bon camarade : les hommes s'associent pour des jeux, une chasse ou une entreprise. Les femmes troublent la belle harmonie masculine.
Parce qu'il me plait de créer un lien entre Marivaux et l'écrivaine punk, je cite Virginie Despentes : "Les hommes n’ont pas tellement envie de baiser avec des femmes, à la base. Ils ont envie de se retrouver entre eux et de faire tout un tas de choses, ensemble". Etrange, en effet, la complicité naturelle, la belle entente de ces deux hommes qui oublient bien vite leur flirt lorsqu'ils sont ensemble.
Un autre modèle : celui de Dina (Patricia Franchino) et Meslis (Damien Ferrette) complète l'inventaire des possibles : il s'agit d'une relation qui se suffit à elle-même sans autre besoin de société. Pourquoi est-elle projetée à la télé, pourquoi sont-ils cadrés et habillés comme deux danseurs ou deux patineurs qui viennent de remporter une compétition ? Ils ne sont pas plus réels que les personnages sur scène, comme une image publicitaire.
La démonstration tourne à l'aporie. De tous ces couples, un seul semble solide, celui des vieux domestiques, où tous les désirs se sont peut-être éteints. Bien sûr Marivaux ne serait pas un des auteurs les plus joués s'il ne recelait pas une pensée profonde et une justesse de vue dans la perception des ressorts de l'humain. C'était un pari de mettre en scène ce conte philosophique dans un laboratoire moderne. Un pari gagné et une belle démonstration du talent de la troupe de comédiens qui servent la proposition avec virtuosité.
