Contre l’oubli réunit des chroniques que l’écrivain Henri Calet a écrites entre 1944 et 1948 dans les périodiques Combat et Terre des Hommes. Que ce soit dans ses textes sur la fin de la guerre, dans ses récits décrivant le Paris populaire de la première moitié du XXème siècle, ou dans ses romans mettant en scène des personnages qui ne parviennent jamais à s’arranger avec la vie, le style d’Henri Calet est immédiatement reconnaissable : c’est une petite musique de tonalité mineure. Son expression est faite d’acier : pas une virgule ne tremble. Les phrases sont plutôt courtes, resserrées sur elles-mêmes ; le trait est incisif, impliquant dans un même mouvement densité d’idées et fluidité. Le ton dépouillé est toujours doublé d’une pensée sans concessions.
Calet n’a pas besoin de détours pour dire le malheur de son temps. En 1945, alors que la vérité sur les camps se confirmait dans toute son horreur, rien ne pouvait permettre d’apporter un contrepoids à l’atrocité des crimes perpétrés par l’Allemagne nazie. Un devoir de mémoire s’imposait alors : écrire contre l’oubli, voir la vérité en face et la dire telle qu’elle est. Etait-il possible d’écrire sur l’indicible sans le trahir en raison de son caractère indescriptible ? Emmanuel Levinas disait que la tâche même de la philosophie était l’indiscrétion à l’égard de l’indicible. Calet a le même point de vue, ne cessant d’interroger son époque, révélant son malaise et la culpabilité que porte tout homme l’ayant traversée. En définitive, écrire vite avant que l’angoisse ne recouvre de silence les mots de l’incompréhension.
C’est donc en peu de mots que Calet dit l’essentiel, par des raccourcis et un sens de la formule dont lui seul avait le secret. Par exemple dans le texte bouleversant Madame de Ravensbrück, sur le retour d’une déportée redoutant le regard que posera son mari sur elle, il écrit : "Ne seront-ils pas l’un devant l’autre tels deux étrangers ? (…) cette femme n’a plus que ses yeux bleus d’avant, et encore ils sont battus par toutes les tempêtes, encore égarés du côté des horreurs de la Poméranie".
Henri Calet a une pensée grave mais jamais désabusée, un tour d’esprit ironique mais jamais cynique : il aime trop la vie pour se complaire dans une attitude pessimiste. L’humour qui se dégage de ses textes le montre. Il est resté malgré tout un écrivain discret, presque oublié − ce qu’il ne méritait pas. Qu’on considère généralement Céline comme le plus grand écrivain français du XXème siècle est aberrant, en regard du faible intérêt porté à Calet : la vacuité mentale collaborationniste du premier pouvait-elle se mesurer à la profondeur d’esprit du résistant qu’était Calet ? Il est d’ailleurs peu de journaux issus de la Résistance dans lesquels Calet ne fit paraître ses textes au lendemain de la guerre. À Combat il travaillait beaucoup, peinant sur des textes assez courts jusqu’à une heure avancée de la nuit. Chacun des textes regroupés dans Contre l’oubli témoigne de cette exigence, par leur tension, leur concision.
Cet après-midi dans un café de Lille où j’ai mes habitudes, une jeune fille à ma table voisine m’a demandé ce que je lisais. Je me mis alors à lui parler de Calet, qu’elle connaissait mal. "Vous devriez lire La peau et les os de Georges Hyvernaud, me répondit-elle. Il me semble que ces deux écrivains ont beaucoup de choses en commun". La peau et les os, cela fait dix ans que je me promets de lire ce livre. Le moment est venu de le commencer.
