Monologue dramatique conçu et interprété par Stanislas Nordey d'après un texte de Christian Pellet.
Le genre du "seul-en-scène", rêve souriant du directeur de théâtre privé (recettes maximales, troupe décimée et décor de guerre atomique) promet de belles déceptions et de rares audaces.
Mais si l’on est au Rond-Point, entreprise culturelle française bien tenue, sans trop de poigne étatique, il existe la forte probabilité d’un texte fort violenté par un comédien halluciné qui ferme les portes à clef et procède à une de ces délicieuses prises d’otages autorisées, avec quelle étourderie, par la loi.
Stanislas Nordey, incroyable adolescent-Monsieur, a conçu ce spectacle hors-normes, sur les lignes de Christophe Pellet, qui sait écrire, oh oui, lignes qui saucissonnent l’esprit, avec des noeuds de marine, et campé un personnage "d’acteur culturel" (il y a des acteurs partout maintenant, et un acteur économique risque fort de ne plus être un comédien bon-marché).
Revenu de Berlin, la destination bobo - après avoir été la la mecque colla-bo - sur le débusquage sournois d’une copine culturelle, l’ineffable Marie-Jo, dont on devine le dégradé frisé et les lunettes obligatoires de Nana Mouskouri, l’acteur culturel retrouve, à l’occasion de cette conférence, l’ambiance perverse des "centres dramatiques du territoire français" où le gourou mandaté, le Didier Palanquet, écrabouille le créateur de son mépris de fonctionnaire inculte.
Il retrouve "l’esprit français", la bureaucratie, inventée sous la Révolution pour la bonne gestion des décapitations, et clame son amour de la France idéale, qu’il a fuie chez l’ex-ennemi héréditaire réunifié pour mieux l’aimer…idéalement.
D’une drôlerie corrosive, le propos égratigne à la fois les enragés du dénigrement national, qui cultivent les repentances comme du cannabis sur le balcon, les tares cyniques du système théâtral français, où la beauté et le sens sentent leur fumet réactionnaire, où rien ne peut se monter, en province, sans l’aval du "Didier Palanquet" local, directeur nommé du Centre dramatique national de Millevaches, ou encore les scies sur l’Eglise catholique (supposée moins souple à approuver l’escompte et le vol légal que d’autres) et qui ne se défend pas, ce qui donne envie de taper, non ?
L’"acteur culturel" pense trop - ou on a trop pensé pour lui, par rotatives - et la folie approche. Ses démonstrations indignées l’usent, comme elles usent notre résistance à ne pas suivre, pour provoquer l’éclat de rire libérateur. Quoi ? Nos théâtres, pleins de ces maigreurs rancies, de ces gourous replets, de ces jeunesses perdues et regrettées, de ces suicidaires au sablier renversé, de ces solitudes devant le froid, l’oubli, le dénigrement, les coteries, la fin de l’intermittence, la mort sans main d’ami ?
Cette énorme "démonstration" - sens français du mot - d’un enfant du système, emberlificoté dans sa toile, provoque une véritable extase libératrice : oui, c’est ça, c’est ça exactement. Nordey se consume d’énergie et de talent et nous convainc. Après avoir bien ri, La cir-conférence bouclée, les portes s’ouvrent et la vraie vie, pas toujours si vraie que ça, nous attend à la sortie. Bigre !
