Textes de Léon Gontran Damas dits par Mylène Wagram dans une mise en scène de Frédérique Liebaut.
La poésie, montée sur scène, perd souvent de son goût, même si un violoncelle gémissant ou une flûte rupestre tentent de s’interposer pour la ranimer.
Rien de ces subterfuges dans "Léon-Gontran Damas a franchi la ligne", l’étonnant spectacle autour des textes de Damas, voix de la Négritude, au souffle puissant, aux images violentes, au désespoir flamboyant qui caresse la réalité.
Une comédienne époustouflante, Mylène Wagram, Reine de Saba détrônée et majestueuse, île de chair dansant avec les vagues, s’empare des mots, du souffle, des images et par ces soins magiques réveille la poésie d’un mort qui inspira si fort la vie.
On suit l’enfant en pleine éducation - à la française - le jeune homme bouche bée, l’amer homme fait, devant les reflets de la Tour Eiffel, le conteur qui n’a que son oreille pour l’écouter, devenu là, un occidental bien enfermé, pour un court instant, avant un grand éclat de rire et de larmes.
Il y a l’alcool, la mémoire, le souvenir jusqu’à l’ivresse, la rage de faire exister ce nègre qui est né, a été enchaîné, est mort, a été enseveli, a toujours et dès le premier jour, été un pan de la nuit, un oublié, un vaincu. Et la danse de tout ce "désastre" qui finira bien, un jour, par faire déborder la rivière de la réalité.
Mylène Wagram est tous les hommes de la prose, oubliant d’être femme, se souvenant de son humanité, violente et tendre, redevenant une femme en étant belle, ne pleurant jamais pour mieux atteindre. Le metteur en scène, Frédérique Liébaut, a jalonné les pas de sa comédienne de marches, de planches à cabanes, de faux-pièges vers la lumière, qui l’aident à sortir de cet oeuf, sa peau, que l’Autre jugera toujours, avec plus ou moins de fausseté. Grande finesse de ces doigts invisibles qui garantissent l’équilibre de la funambule. Belle réussite.
L’élégance de Mylène Wagram, la force des mots de Damas, l’émotion de cette humanité qui est notre, où le non-aimé, le non-vu demande plus que la vengeance : l’amour, exigence insensée, la ligne est franchie. Le coeur s’emballe. Le spectacle irradie.
