Plaisir sensuel
C’est un cadeau que nous offre Gilbert Felaine, arrivé à la manière d’un Père Noël en retard dans sa tournée, un matin de janvier 2008 au musée. Chargé de grands cartons à dessins. Sans en avoir l’habit, il était bien en cette fin de janvier, un Saint Nicolas qui allait distribuer "sa" surprise.
Et quelle surprise !
L’ensemble des œuvres de Jacques Doucet se trouvait dans les cartons. Une fortune pour les yeux. Un don rare de la veuve de l’artiste, Andrée Doucet, et pour nous un bonheur sans compter.
Malgré le froid et la neige, le miracle est au rendez-vous : profitez des quelques jours qui vous restent en 2010, pour vous rendre à Dunkerque au Lieu d’Art et d’Action Contemporaine. (Pour ceux qui le désirent, le premier trimestre 2011, c’est pas mal non plus). Prenez votre temps dans cette belle ville du Nord qui nous offre un plaisir, celui de nous réconcilier avec le musée. Ouvrez vos mirettes et constatez !
80 œuvres enfin visibles. La plupart issues de collections privées.
Une participation à l’expérimentation, formulée comme un souhait : à savoir l’intelligence du regard de ses hôtes, c'est-à-dire vous cher public. Ce n’est pas le moindre des talents de Jacques Doucet que d’oser ainsi partager ses expériences.
Entre l’abstraction et la figuration, notre cœur ne chavire nullement. Il reste collé à l’entre-deux, comme si l’artiste avait su conjuguer les arts au même temps . Comprenez qu’ici, point de clivage, l’organisation des sens et du visuel est affaire d’intelligence. Sans quiproquo d’aucune sorte, on y est à l’aise.
Et ce ne sont pas les techniques employées qui désorganiseraient notre regard. L’unité reste entière. Qu’il s’agisse de collage, peinture, tapisserie, grattage mais aussi d'expérimentation pure de la couleur (proche d’ailleurs des graffitis et autres tags) comme un retour au dessin originel de l’enfant.
Un tout que l’on nous livre comme autant de gestes poétiques. Une écrire visuelle à laquelle on ne reste pas insensible. Comment le pourrait-on d’ailleurs ?
Il reste chez cet homme une trace littéraire. Même s'il se tourna vers la peinture, il fut impossible d’oublier les mots. Sa détermination artistique mènera ses pas vers cet International des Artistes Expérimentaux (CoBrA) qui se fixe comme objectif, juste après la guerre (1948) de s’opposer à la sclérose, la raison et l’académisme de l’art. Doucet sera le seul français à oser rejoindre le groupe rassemblant surréalistes belges et expérimentaux hollandais.
Trois ans de cogitations lui ont suffi pour être reconnu sur la scène internationale grâce à des expositions (pas toujours très sages), une revue et des ouvrages collectifs. Trois ans avant que le CoBrA arrête de se mouvoir et fasciner.
L’aventure collective piqua du nez dans sa dislocation artistique.
Cette reconnaissance surréaliste sera bénéfique à Jacques Doucet qui jamais ne reniera CoBrA. Bien au contraire, le peintre gardera de cette expérience qui le conduisit à traverser l’Europe comme seul pays, une empreinte, celle d’un artiste libre, sans contrainte...
Il faut aller voir cette exposition pour le souffle offert par l’artiste à tous ceux que le doute travaille. Point de cela chez Jacques Doucet. Il nous ouvre une voix (il y en a d’autres), celle de la liberté du regard.
Croyez-moi, ce n’est pas si mal.
