Spectacle conçu à partir de témoignages, mise en scène de Stella Serfaty, avec Nadine Darmon et Stella Serfaty.
A la genèse de ce spectacle, il y a Nadine Jasmin, sociologue, partie à la rencontre des femmes pour les faire parler de leur monde du travail à elles, dans une société qui traine encore des reliquats de son passé patriarcal et machiste, mais qui prône pourtant la parité et l'égalité, qui cherche à tout prix la performance, mais qui se débat dans la précarité et le chômage.
De la chômeuse, à la chef d'entreprise, de la femme de ménage immigrée à la business women diplômée, elle a recueilli les propos de toutes ces femmes, favorisant la diversité et l'échange, dans l'optique de dépasser les idées préconçues.
De ces paroles de femmes, Nadine Darmon et Stella Sarfaty ont tiré cinq portraits, cinq personnalités, cinq parcours très différents, mais qui brossent sans fard, et toujours avec dignité, la réalité laborale de notre société.
Elles ont ensuite imaginé, pour donner vie à ces femmes, un espace exigu, seul éclairé, comme une ring de box au milieu de la scène, tendu d'autant de fils que de contraintes et sur lequel les personnages ne pourraient entrer pour prendre la parole qu'en oblitérant leur billet dans une pointeuse inhumaine, dont la seule communication se résumerait à une musique d'ascenseur sirupeuse et geignarde.
Elles évoquent ainsi l'inexistence sociale de celles qui restent sur le carreau, dans l'ombre, au chômage, les difficultés, presque le combat quotidien des présents dans l'arène, où rien n'est un acquis et tout est un combat, la codification administrative des rapports humains dans les entreprises qui étouffe toute spontanéité...
Par petites touches, chacune nous raconte ses choix, ses luttes, ses aspirations, ses résignations avec beaucoup de finesse et de lucidité, et appellent le spectateur à s'indigner, admirer, mais surtout à réfléchir. Sans se plaindre, toujours très dignes, elles font l'état des lieux de leur vie, avec un humour mordant, même si l'émotion pointe parfois, jamais très loin finalement.
Il fallait tout le talent de comédienne de Stella Sarfaty et Nadine Darmon pour donner vie avec tellement de véracité et de puissance à l'ensemble de ces femmes. Nadine Darmon, qui interprète quatre de ces cinq personnages, se glisse avec une étonnante facilité, comme d'autres changent de chaussure, dans ses différentes peaux, sans artifices de costumes ou de maquillage, juste avec son corps, sa voix.
Mais si "J'ai trop trimé, paroles de femmes" met en avant les femmes, c'est bien des Hommes, avec un grand H, dont il s'agit. Car derrière la frontière des sexes, et même si on ne peut nier que pour les femmes le monde du travail, historiquement domaine des hommes, est plus impitoyable, nous partageons tous les mêmes émotions, ambitions, luttes et échecs. Nous sommes finalement tous égaux, car dans le même bateau, et il nous faut tous lutter et conquérir le bout de terrain sur lequel on a décidé de vivre. Est-ce normal ? Peut-on, doit-on, parler d'épanouissement ?
"J'ai trop trimé" dresse le tableau de l'intérieur d'une société qui est la notre, mais que nous prenons tout à coup en pleine figure, avec d'autant plus de force que le propos est juste et mesuré.
Lorsque le travail de terrain, quasi journalistique, se couple à une telle démarche artistique, on ne peut qu'applaudir le résultat : incisif, juste et mordant, porté par deux grandes comédiennes. Bravo.
