Il est des tics dont le post-rock devra à son tour se débarrasser. C'est cocasse, songeons-y, puisque le non-genre s'est au départ posé contre le rock et ses clichés (comme son nom l'indique). Peut-être même jusqu'à la caricature, d'ailleurs – se souvenir de l'anti-star star-attitude de l'un ou l'autre, du non-extrêmisme d'un collectif comme Godspeed You Black Emperor... qui après avoir brouillé les codes du rock se sont à leurs tours érigés en standards obligés, par le jeu d'une dialectique délicieuse.
Ainsi peut-on régulièrement être énervé en concert par (en vrac et de façon non exhaustive) : l'intériorisation trop extériorisée, jusqu'à l'effacement écrasant des musiciens ; les projections systématiques d'images (fixes ou mobiles) à la signification incertaine, mais certainement évocatrice (puisqu'elles sont là...) ; l'alternance métronomique, maladroite et quelque peu courte en inspiration du calme voluptueux et du sonique déluge ; l'utilisation d'un tournevis pour jouer de la guitare ; la très étudiée mise en scène d'une absence totale de mise en scène ; l'absence totale de paroles, que ce soit durant les morceaux ou entre les morceaux ; l'absence totale de chaleur ; la noirceur ; le xylophone ; les sorties de scènes interminables, toutes pédales d'effets azymutées, guitares adéquatement posées contre les amplis pour générer un magma sonore airs so arty ; les sous-entendus alter-socio-politiques, comme si tout cela allait de soi…
A tel point que l'on en viendrait à comprendre ceux qui ne voient dans le post-rock que l'étiquette d'une posture intello, le mot d'ordre épuisant d'une bande d'originaux dépressifs trop poseurs pour être honnêtes.
Fort heureusement, certains concerts permettent d'échapper à cette sinistrose et remettent de la couleur dans la grisaille de nos doutes. Voir Caspian sur scène a été pour moi l'une des occasions récentes de me souvenir que la musique peut avoir une force renversante, tout le reste n'étant qu'habillage superflu, indifférent.
Peut-être même est-ce pour cela que le groupe ce soir-là avait décidé de se produire dans le noir le plus complet, qui finit d'envelopper le noir dont les musiciens s'étaient vêtus, formes obscures dans la pénombre : pour mieux laisser les tapages de leur musique dessiner d'impossibles paysages, à même la matière de la foule pressée, ravie, dans la Malterie de Lille.
Pour ceux qui ne se souviendraient que du premier EP de la formation, You are the conductor (2005), disons tout de suite que le son de Caspian s'est encore épaissi au fil des années, avec l'arrivée d'un troisième puis même, quoique occasionnellement, d'un quatrième guitariste. Ainsi les deux albums du quintet / sextet (The four trees en 2007 puis le double Tertia en 2009) atteignent-ils des sommets de volume et de densité électrique, quelque part dans le sillage du Mono le plus rageur, des Red Sparowes ou de Pelican consentant à s'éloigner quelque peu des sonorités metal sans perdre un seul gramme. Sur scène, cela fait du bruit. Beaucoup de bruit. Vraiment beaucoup de bruit.
Pourtant l'expérience sonore n'a rien de la complaisance de l'extrême et l'on peut sans difficulté aucune continuer à parler de "musique", Caspian ne versant jamais dans l'auto-fascination bruitiste. L'accent serait même plutôt mis sur une dimension clairement rythmique de la musique, les vagues saturées dessinant par leurs flux et reflux, sac et ressac, les contours d'un continent à l'horizon obscur duquel se perd le regard de l'oreille de l'auditeur. C'est dire.
Il n'est qu'à écouter, par exemple, l'épique "Ghosts of the garden city" pour comprendre que le post-rock n'est pas un genre affecté. Quoiqu'il n'y ait guère de rapport du point de vue des compositions elles-même, on dira qu'il y a là-dedans quelque chose de la grandeur d'un Led Zeppelin, par exemple (Achilles Last Stand, Kashmir...), quarante années d'ingénierie du son et d'expérimentation musicale plus tard. Ou comment le post-rock s'affirme, naturellement, comme la face du rock la plus passionnante de notre présent musical. Et si Caspian ne tient pas encore dans cette histoire en train de s'écrire une place de tout premier rang, la formation confirme sur scène sans aucune difficulté tout son potentiel.
Plus modestement, le trio local Neko explore un versant plus intériorisé du post-rock (dans le sillage de formations comme Telefax ou un Dont look Back à la diète).
Disparu pendant plusieurs années après la sortie de son premier EP Ghost Tracks (2005), le groupe reprend les armes à l'occasion de la sortie (en mai 2009) de One hit Wonder.
Six nouveaux titres, instrumentaux toujours, construits autour des développement d'une guitare-caméléon aux sonorités multiples. Un point fort, et de taille : la formation ne se sent pas l'obligation d'explorer sa propre face sombre, de creuser le sillon de la dépression ou de la mélancolie. En ressort une musique souvent gaie, légère – et une première partie de qualité.
