Pour mettre fin à un suspense insoutenable, je répondrai d’office : oui, c’est un fait les manwhas (nom savant pour désigner les mangas coréens) activent indubitablement les glandes lacrymales de leurs lecteurs. Je m’explique.
Dernièrement, je constatais que je finissais toujours la lecture de BD coréennes dans un état de mélancolie avérée. Est-ce un hasard ou effectivement les auteurs coréens en ont gros sur la patate ? Par pur masochisme mais également par souci de démonstration scientifique, je me suis engouffrée dans une exploration du monde graphique coréen avec une hypothèse de base : est-ce que les mêmes causes entrainent les mêmes effets en matière de littérature graphique ? Ou plus simplement est-ce que je peux vérifier le principe suivant : je lis un manwha = je chiale…
Je commencerai ma brillante démonstration par un auteur génial : Kang Full. Première chose pour éviter toute déconvenue, Kang Full est certes génial mais il dessine comme un cancre. Ses dessins sont aussi moches qu’ils savent être vivants et expriment les émotions avec une rare justesse.
L’auteur nous raconte avec sensibilité les chroniques quotidiennes de gens ordinaires avec leurs blessures, leurs joies, leurs faiblesses.
L'idiot Kang Full (Casterman, octobre 2007)
Dans L’Idiot, une jeune femme revient dans sa petite ville de province natale après un mariage raté qui l’a emmené jusqu’aux Etats-Unis. A son retour, elle trouve le réconfort auprès d’un ami d’enfance, un simple d’esprit malmené par la communauté, un idiot qui l’écoute et ne la juge pas.
Chassés croisés Kang Full (Casterman, mai 2009)
Dans Chassés croisés, un grand benêt d’une trentaine d’années s’éprend de sa jeune voisine lycéenne. Kang Full, dans cette œuvre, met en scène cette idylle naissante avec pudeur et finesse. Cette histoire d’amour comme on en écrit tant finalement nous laisse pourtant un goût amer. Tous les personnages souffrent en silence d’une grande solitude, celle-là même que l’on rencontre dans toutes les grandes villes. C'est d’autant plus touchant qu’aucun de ses personnages malgré leurs travers ne méritent un tel châtiment.
Appartement Kang Full (Casterman, novembre 2006)
Même dans Appartement qui est honnêtement la BD la plus flippante que j’ai lue, les fantômes ne sont ni méchants, ni paumés : ils sont juste infiniment tristes.
Si vous arrivez à passer au-dessus du style graphique et de la longueur des œuvres de Kang Full, vous vivrez une belle expérience émotionnelle. Certes, il y a de fortes chances que vous versiez une, voire deux larmes mais rappelez-vous, c’est le principe du manwah. Enfin tel qui vous l’est présenté dans cet article...
Histoire Couleur Terre Kim Dong-Hwa (Casterman, novembre 2007)
D’autres auteurs nous racontent également l’histoire de la Corée à travers le destin de petites gens. Je préfère vous prévenir tout de suite : là, pour le coup, c’est carrément l’inondation lacrymale qui vous attend. Dans Histoire Couleur Terre, Kim Dong-Hwa nous fait part tout en délicatesse des aléas sentimentaux d’une mère et de sa fille dans la Corée rurale et traditionnelle. Les deux femmes font face aux attaques permanentes des autres membres du village qui n’acceptent pas leur liberté.
L'étincelle Park Tae-Ok (Vertige Graphic, août 2008)
Quant à L’Etincelle de Park Tae-Ok et au Chagrin dans le ciel de Lee Hee-Jae, ils nous racontent les destins de familles très pauvres dans les années 1960 au sortir de la guerre fratricide entre les deux Corées. Dans ces deux récits, les enfants y sont des héros surmontant les épreuves imposées par une vie misérable traduisant ainsi l’énergie que mettaient les Coréens à relever leur pays. L’Etincelle et le Chagrin dans le ciel détrônent Le tombeau des lucioles (film d’animation de Hisao Takahata) en matière "d’histoire la plus triste du monde". Vous comprendrez donc que je vous déconseille la lecture successive de ces deux manwhas.
Couleur de peau : miel Jung (Soleil Productions, septembre 2007)
Je finis cet article avec Couleur de peau : miel de Jung. Cette œuvre en deux tomes n’est pas à proprement parlé un Manwha car son auteur est belge. Le jeune auteur belge est néanmoins d’origine coréenne, une origine remontant à son adoption. Dans Couleur de peau : miel, il nous raconte sa vie et sa souffrance, ses difficultés à accepter son statut de fils adopté, un statut difficile à endosser surtout au moment de son adolescence.
Le récit se déroule principalement en Belgique. Pourtant, c’est un pan non négligeable de l’histoire de la Corée que nous présente Jung car aujourd’hui encore la majorité des enfants adoptés de par le monde sont originaires de ce petit pays d’Asie. La Corée ne s’est pas fait une place dans notre monde occidental uniquement par ses manwhas et ses téléviseurs (oui, je sais, c’est facile), mais également grâce à tous ses enfants qui ont grandi parmi nous avec, dans leurs yeux, ce petit héritage du pays du matin calme.
