Spectacle conçu et mis en scène par Gwénaël Morin d'après Racine, avec Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon et Ulysse Pujo.
Après le "Tartuffe d’après Tartuffe" de Molière, joué au théâtre de la Bastille précédemment, Gwénaël Morin met en scène, toujours dans le cadre du théâtre permanent - expérience que lui et son équipe mène depuis 2009 dans les Laboratoires d’Aubervilliers - "Bérénice d’après Bérénice" de Racine.
Si le Tartuffe s’intéressait à la lumière (sans laquelle le théâtre ne serait rien puisqu’il s’agit justement du lieu où on voit et que la lumière marque le début de la représentation), ce Bérénice explore quand à lui, le poids des mots et surtout des silences (autre aspect du théâtre donc qui crée une subtile relation entre la bouche, le geste du comédien et les yeux du spectateur).
Et c’est peu que de dire que l’outil artistique mis en place par Gwénaël Morin sied et sublime la pièce de Racine.
Basé sur l’urgence et l’énergie, l’expérience du théâtre permanent permet d’intensifier et d’affirmer le jeu théâtral en modifiant la relation entre le comédien, le texte, le geste et le spectateur. Il trouve donc un terrain propice à son exploration dans la tragédie de Bérénice, où les sentiments exacerbés des personnages sont ainsi d’autant mieux mis en valeur.
D’abord contenues, les réactions sont intenses mais tempérées et les silences lourds d’émotion et de sens. Au fur et à mesure de la pièce les corps se libèrent et les émotions surgissent pour finir dans une explosion salutaire d’énergie.
A aucun moment les comédiens ne sortent de la scène qui est largement amputée par la disposition d’une immense toile blanche, sur laquelle est délimité au marqueur, et ainsi découpé, l’espace propre à chacun : Bérénice et Jérusalem à gauche, Titus et Rome à droite, Antiochus et l’orient parmi les spectateurs, les trois dimensions du repère spatial de la pièce. Seul un pont de bois rejoint Titus et Bérénice.
Dans cet espace confiné, les quatre comédiens sont plus proches que jamais du spectateur, créant une relation particulière avec celui-ci, car tous les repères d’espace et de temps lui étant ôtés, il vit plus intensément le drame qui se joue sous ses yeux, pouvant d’autant moins s’en distancier qu’il en est, malgré lui, parti prenante.
Pour nous permettre cependant d’échapper à la cocotte minute scénique et dramatique, Gwénaël Morin nous a ménagé quelques petits clins d’œil, petites bouffées d’oxygènes pétillantes et gaies qui sont plus que bienvenues. Une cymbale vient ponctuer tous les "Hélas" placés par l’auteur dans la bouche des comédiens, comme pour mieux les distancier de cette prose particulière et empruntée de Racine, et nous ramener encore et toujours vers le geste. Un intermède musical tient lieu d’entracte et désamorce le drame prenant à contrepied le sérieux des mots, sans pour autant amoindrir les intentions et la force des sentiments exprimés.
Un subtil dosage donc, mais habilement obtenu ici.
On ne peut que chaudement saluer la prestation magistrale des quatre comédiens : Grégoire Monsaingeon, Barbara Jung, Ulysse Pujo, et Julian Eggerickx, qui sont d’une vérité bouleversante, d’une énergie contagieuse et qui portent l’expérience du théâtre permanent aux nues.
Un grand moment de théâtre donc, à voir pour redécouvrir le grand classique de Racine, sublimé par la prestation des acteurs et la mise en scène originale de Gwénaël Morin. A voir également pour découvrir (ou redécouvrir) le théâtre permanent.
