Comédie écrite et mise en scène par Mathieu Laurent et Ngiraan Fall, avec Mathieu Laurent, Ngiraan Fall, Eugénie Ravon, Hugo Seksig et Albin Lelong.
Certains projets prennent du temps et reviennent de loin. "42", la pièce de Mathieu Laurent et Ngiraan Fall, après avoir été montrée au Théâtre du Rond-Point, prit le chemin d’autres lieux avant d’arriver, dans sa version la plus aboutie, et à la Folie-Théâtre.
Dans une fabrique de cendriers, un patron fou, publiciste à un seul produit, torture son second, le très effacé Marcelin. Le retour de l’ancienne assistante, une vieille fille, tueuse par désespoir, l’amour foudroyant que lui porte l’agent d’accueil qui ne répond pas au téléphone, les intrigues et les retournements de situation, corsent le sujet : l’entreprise, lieu d’insertion et de…dérision.
Outre une plume alerte, imaginative, qui ose parfois l’absurde d’un Obaldia ou d’un Ionesco, ainsi qu’une mise en scène vive et rythmée, Mathieu Laurent, dans le rôle du fourbe et pathétique Marcelin, campe un petit garçon terrifié par tout - la Femme, le Chef - avec lequel on joue à la balle au prisonnier (la scène style "Dancer in the dark" est irrésistible).
Face à un lui, un "Raimu" croisé avec un Séguéla, Ngiraan Fall, osant un abattage mélassé de mauvaise foi et de stupidité, campe le patron à quatre-quatre, écraseur de piétons et de salariés, persuadé que le Star-Co-sisme représente la fin de l’Histoire.
Mention spéciale à Eugénie Ravon, la Yéta, l’abominable femme des glaces, la flingueuse en tailleur-pantalon, la tricheuse-trieuse, la déchiqueteuse humaine, fabuleuse dans son hystérie, drôle à périr, criante de vérité. Enfin, Hugo Seksig - le magnifique "Ecornifleur" de Jules Renard dans la dernière version du Théâtre La Bruyère - incarne un bobo fleuri, une mauvaise tête sentimentale, un poète humilié vissé à l’Accueil, drolatique et touchant, tandis qu’Albin Lelong, "tenant du titre", compose divers délirants, dont un incroyable "gourou" décontracteur de cadres stressés, ainsi qu’un ouvrier fier, offrant une petite-pause noblesse dans cet univers d’esclaves.
Mathieu Laurent "tape" juste, sans facilités, avec style et panache, tordant le verbe, dénudant la sottise et l’oppression, révélant la laideur du projet et le ridicule de ses méthodes. On rit, on jubile, on s’étonne, on s’enrichit - tiens ! - et on applaudit du VRAI théâtre…sans café !
