George Sand figure dans l'inconscient collectif sous forme de deux personnages, qui priment d'ailleurs son œuvre pourtant prolixe et foisonnante, quasiment aux antipodes l'un de l'autre : George Sand, la scandaleuse qui s'habillait en homme, nourrissait une bisexualité notoire et entretenait des liaisons passionnées avec des artistes tourmentés dont Chopin et Musset et "la bonne dame de Nohant" sorte de mamie gâteau retirée dans ses terres.

Evelyne Bloch-Dano, agrégée de lettres modernes, journaliste au Magazine littéraire et à Marie-Claire, revient sur ces images d'Epinal avec une biographie consacrée aux années que l'écrivain a passées, notamment à Nohant, en compagnie d'un homme discret et tout à elle dévoué dont le nom n'a pas franchi les limites de la notoriété et qui fût "Le dernier amour de George Sand".

En décembre 1849, après l'échec de la révolution de 1848 et la mort d'amis chers, George Sand se retire à Nohant. Elle a 44 ans et a atteint ce qu'elle appelle "l'âge de l'impersonnalité", la période où on prend de la distance avec soi-même. C'est dans ce lieu de ses origines où elle est toujours revenue, lieu de ressourcement et d'équilibre pour une femme que l'auteure dépeint comme cyclothymique, qu'elle entend désormais vivre pour, comme elle l'écrit, après avoir été dans la force des émotions, être dans celle de la réflexion.

C'est là qu'elle rencontre Alexandre Manceau, ce dernier amour, dont elle disait "Il est ma force et ma vie", qui durera jusqu'à la mort de ce dernier en 1865. Cet ami de son fils, graveur promis à un bel avenir, de 13 ans son cadet, lui voue un amour sans faille et sans limite qui l'amène à se dévouer entièrement et uniquement à sa cause afin de la décharger au maximum de tous les tracas et embarras quotidiens.

Tâche humble à laquelle il ne faillira pas malgré le fait d'être à peine toléré, du fait de leur concubinage, par la famille de Georges Sand et brimé par la jalousie de son fils Maurice.

Evelyne Bloch-Dano raconte la belle quiétude de cet amour partagé et le quotidien de leur vie en province pour celle qui aspire à l'absence ("L'absence pour moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout souci, de toute relation ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute responsabilité de ma propre existence").

Un repos et un détachement qu'elle ne trouve pas tout à fait malgré les efforts de Alexandre Manceau car, sans fortune, elle doit non seulement vivre des faibles revenus de sa propriété mais aussi de ses écrits - la production de cette époque est considérable plus de trente romans et pièces de théâtre - pour entretenir toute une maisonnée constituée à commencer par son fils chéri, l'indolent Bouli, faible de caractère et dilettante, et subvenir aux besoins de sa fille dispendieuse, mal mariée au sculpteur Jean-Baptiste Clesinger, et qui mène une vie dissolue.

Elle vivra également des moments douloureux, la rupture consommée avec sa fille, la mort de sa petite-fille adorée, mais également des règlements de compte littéraires, notamment après la publication de "Elle et lui", sa version de sa liaison avec Musset.

Evelyne Bloch-Dano signe un focus biographique qui ne tend pas vers l'hagiographie, restant lucide et objective vis-à-vis d'une femme qui pense en femmes de lettres et peaufine sa légende ou du moins l'image qu'elle veut laisser à la postérité dans son "Histoire de ma vie".

Mais essentiellement factuel et rédigé sous forme d'une chronique d'un amour au quotidien, il brosse un portrait tempéré d'une femme qui ne l'était pas qui sera, pour les passionnés, utilement croisé avec d'autres biographies pour tenter de cerner celle que Paul Guth, historien et humoriste, décrit dans sa pétulante "Histoire de la littérature française" comme une "pondeuse de copie incurable, Mimi Pinson déguisée en homme qui rêve d'un phalanstère d'amour et avance à travers égarements et désastres comme un bulldozer".

"Poussée à bas de son socle statufiée en République" après les élections de 1848, revient à Nohant où "son hérédité d'Ancien Régime reparaît : la vie de château avec le théâtre, les marionnettes qui lui rappellent le tourbillon de sa vie, tous ces amants dont elle tirait les ficelles avec pour la réchauffer une cour de jeunes garçons", elle devient "une Delly mangeuse de curés" et "la Cybèle du Berry" d'où naîtront tant de romanciers de la terre, autour de cette forme nouvelle d'amour du pays liée aux petites patries : le régionalisme".