Comédie dramatique écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad avec Julie McClemens, Gérald Gagnon, Jocelyn Lagarrigue, Isabelle Leblanc, Ginette Morin, Mireille Naggar, Valeriy Pankov, Isabelle Roy, Richard Thériault

Nawal, la mère de Jeanne et Simon meurt après cinq années de silence forcené. Son testament vient détruire les fragiles fondations des deux jeunes adultes : ils apprennent qu'ils ont un frère et que leur père n'est pas mort avant leur naissance. Ils devront chercher ces étrangers.

Jeanne est doctorante en mathématique, son monde géométrique à l'absurde - le cours sur les polygones dont elle nous gratifie est hilarant - s'effrite et laisse place à une histoire polyphonique, trouble, retrouvée par bribes. En voyage sur les traces de sa mère dans un pays inconnu, jamais nommé, Jeanne exhume une histoire complexe.

Précipitée dans un ailleurs dystopique qui hésite entre l'onirique et le sang, la poésie et la destruction, Isabelle Leblanc (Jeanne) entraîne la salle, la gorge serrée, dans un malaise aussi vertigineux qu'entêtant. Nawal (Isabelle Roy, Julie McClemens, Ginette Morin) hante la scène, ressuscitée par les souvenirs de ceux qui l'ont côtoyée. Mouawad, s'affrichant de la règle de l'unité temporelle, emprunte alors au cinéma la plasticité temporelle, réinvente la voix off et la bande originale, au polar il prend l'énigme, au théâtre la tragédie.

Wajdi Mouawad compose par touche et met en scène un théâtre de la calligraphie : quelques traits incisifs, nets, sombres, tranchent sur un blanc virginal. Témoin cette scène où deux boxeurs entrent en scène, se recouvrent de peinture rouge avant de combattre. Tout ce qu'ils toucheront sera souillé, irrémédiablement.

Génie aérien de l'émotion pure et de la fulgurance impure, de la frayeur et du rire, Wajdi Mouawad passe du lyrisme aux chapelets de juron, mélange souvenirs (toujours cette guerre de seconde main, horrible parce qu'inimaginable, intolérable lorsqu'imaginée) et présent, beauté diaphane et cruauté crasse. Il invente, explorateur, artiste expérimental, sans jamais perdre de vue son public.

"Incendies" raconte la cruelle construction de ceux qui n'ont pas la chance d'avoir un passé, la douleur de ceux qui s'en trouvent un, les fantômes que l'on traîne, ceux qui nous suivent et nous précédent. Dire qu'il s'agit d'un texte sur la guerre et l'oppression des femmes ne lui rend pas justice : la virtuosité de la mise en scène va chercher la grâce au plus profond de la douleur, ramène la vie de la mort pour nous l'offrir, audacieuse.