Comédie burlesque de Alfred Jarry, mise en scène de Franck Berthier, avec Jean-Philippe Ecoffey, Marie-Christine Letort, Jean-Pierre Poisson, Teresa Ovidio et Patrick Palmero.

"Ubu roi", farce bouffonne d'écoliers dénonçant la démagogie et la bêtise, devenue spectacle qui fit grand scandale en son temps (1896) pour finalement être rajoutée au répertoire de la Comédie Française, est-il encore subversif? Si l'œuvre aborde des thèmes intemporels et universels, a-t-elle encore le pouvoir de choquer et d'interpeller notre société moderne ? La réalité a-t-elle dépassée la fiction ? L’intolérable est-il devenu tolérable ?

Voilà les questions que nous posent en substance Franck Berthier, qui propose au Vingtième Théâtre, une adaptation de la pièce d'Alfred Jarry d'une grande intelligence, très aboutie à la fois dans son propos et sa réflexion.

Le tour de force de cette nouvelle version est d'exploiter au maximum toutes les possibilités de l'œuvre en mettant en relief moult petits détails, qui, sans changer la nature de la pièce la révèlent au spectateur sous son meilleur jour. Un peu comme une très belle sculpture qui dévoilerait de nouvelles courbes, qui auraient pourtant toujours été là, en la plaçant simplement sous un plus bel éclairage.

Ce bel écrin (blanc), est le fruit du travail de Stéphane Guérin, qui signe une scénographie très astucieuse et particulièrement détaillée.

Des costumes, au décor, en passant par l'éclairage ou la bande sonore (parfois incongrue cependant), l'ensemble dégage une grande unité qui donne un rendu très cohérent et particulièrement parlant visuellement. Rien ne semble avoir été laissé au hasard. Je donnerai pour exemple l’échafaudage, seul mobilier sur scène, véritable trouvaille scénique, qui s’ouvre sur des "alcôves", ou bien permet aux comédiens de prendre de la hauteur créant ainsi plusieurs espaces de jeu.

Ces derniers insufflent leur dynamisme à la pièce et offrent une interprétation enlevée, à l'image de l'ensemble : toute en nuance et gorgée de petits détails qui font la différence. La mère Ubu, interprétée par Marie-Christine Letort est parfaite de petitesse et d'ambition dévorante, tandis que le père Ubu (Jean-Philippe Ecoffey) est aussi gesticulant, grotesque, médiocre qu'il se doit d'être. Teresa Ovidio incarne, entre autre, une reine bourrée de tics d'une drôlerie contagieuse. Cette comédienne a un sens incroyable de la comédie et un grand écart impressionnant.

Franck Berthier, bien s’entouré, exploite au maximum les outils à sa disposition en concevant une mise en scène inspirée qui révèle véritablement la pièce, lui donnant corps, substance, profondeur.

Car outre les effets graphiques ou scéniques, c'est le plaquage de l'œuvre sur les réalités actuelles qui en fait une adaptation riche et percutante. Par petites touches, évitant ainsi de verser dans la satire politique, et bien qu’il en soit question, ce sont pourtant les travers de nos sociétés modernes qui sont épinglés : télé réalité, politique people, surenchère de médiocrité... Tout ce qui fait l’explosion des valeurs au profit de l’individualisme, du pouvoir et de la gloire. Quelques références à l'actualité sont disséminées et harponnent le spectateur. On rit du grotesque instauré par Jarry, on grince des dents devant le miroir grossissant tendu par le metteur en scène et le scénographe.

Voilà donc un petit bijou visuel, à la fois drôle et intelligent. Un spectacle brillant comme on aimerait en voir plus souvent, qui démontre que la dérision et la parodie sont toujours un bon remède à l’ignorance et à l’horreur.

"Merdre" alors.