"Unheimlich", terme freudien pour décrire ce qui est à la fois inquiétant et familier. Sans doute l'épithète le plus adapté à ce troisième album séduisant et déroutant du couple suédois.

C'est angoissant, l'absence de repères. L'album Rivers rassemble 2 EPs, distants de quelques secondes quoique manifestement pensés comme aussi inséparables que la rétine et l'iris (leurs titres respectifs). Dans les premiers disques de Clinic ou Beta Band, également constitués de plusieurs EPs, on pouvait s'intéresser à l'évolution du groupe au sein d'un même album. Mais ces deux-là sont très différents dans l'instrumentation et l'ambiance : l'un comporte un chœur, l'autre un pédalier d'orgue et un steelpan (tambour d'acier mélodique). Les seuls points communs sont donc la batterie et la voix, qui ont toujours été l'ADN du groupe ("Doubt/Hope").

Manque de repères culturels, également, car on ne s'attend pas (ah, les présupposés) à trouver de la soul chez un duo suédois enregistré en Islande par le producteur de Björk. Autant chercher un chocolat chaud dans un iceberg. Et puis, il y a ce chœur. Capté façon grégorienne, qui plus est. À l'exception d'une vraie réussite par Electrelane ("The Valleys"), les seules références musicales que nous ayons dans ce domaine peu exploité (le mélange pop/chœurs à l'ancienne) ne sont pas très heureuses. Le new age, Enya... L'auditeur peu enclin à l'exotisme musical et aux terrains non fléchés risquera, assurément, de s'écrier d'abord "c'est quoi, le nouveau Enigma ?". Heureusement, les écoutes suivantes lui donneront tort.

Au fond, c'est une définition pertinente de Rivers : un disque qui vous fait mentir. Élaborez des hypothèses sur le son de batterie d'Andreas Werliin (plutôt évocatrice de Joy Division avec effets débuts des années 2000 sur Retina), voilà qu'elle s'humanise sur Iris. Pensez presque à Lisa Gerrard sur la première moitié de l'album, en écoutant la voix emprunte et solennelle de la chanteuse (Mariam Wallentin), vous l'aurez oublié en découvrant son timbre plus ludique, pas si loin d'une Feist, sur la seconde.

Le problème de certain disques à formule (ici, le dispositif musical limité, puisque vous aurez compris qu'il s'agit de chansons pop sans guitares ni claviers) est qu'ils ne fonctionnent pas sur la longueur. C'est exactement le contraire avec Wildbirds and Peacedrums : les aspects déconcertants, presque rebutants des premières approches et de la "face A" sont précisément vaincus sur la longueur. On se sent finalement séduit par les belles compositions du couple, et leur espèce de soul froide, qui éloignera Rivers du rayon "Bon à avoir, mais peu écouté". La preuve, à la minute où je termine cette phrase, je replonge.