Claudie Hunzinger, artiste plasticienne, publie son premier roman, "Elles vivaient d'espoir", qui s'inscrit dans le registre, comme elle l'indique elle-même, du roman d'une fille sur sa mère, enjeu ressenti comme vital, protestation d'amour contre l'oubli.
Un roman en forme de biographie réflexive écrit à partir notamment de lettres et de cahiers rédigés par Emma, sa mère, qui ont déjà donné lieu à un documentaire-fiction, "Où sont nos amoureuses", réalisé par son fils Robin Hunzinger et dont elle co-signait le scénario, dans lequel elle raconte le parcours et le destin croisé de deux femmes nées au début du 20ème siècle.
Issues d'un modeste milieu paysan, accédant à l'instruction supérieure grâce à la fameuse école de la République, aujourd'hui tant brocardée, Emma et Thérèse, qui se dirigent vers l'enseignement qui leur octroie l'indépendance économique espèrent réaliser leurs rêves comme toutes les jeunes filles. Toutefois, en l'espèce, il ne s'agit pas de rêve de conte de fées avec le prince charmant en tête d'affiche mais de liberté individuelle et d'engagement de vie.
Elles se trouvent totalement dans la posture intellectuelle, en version provinciale, de la femme émancipée à la Beauvoir dont elles sont d'ailleurs contemporaines. Elle s'aiment, revendiquent l'émancipation sexuelle et sociale de la femme et prônent son engagement politique.
Emma est la plus brillante des deux, la plus vive, la plus déterminée à embrasser cette vie de liberté qui s'ouvre devant elle : "La première émancipation est celle qui nous libère de l'amour ou de son fantôme. La première conquête est celle de notre corps" écrit-elle. Alors qu'ont-elles fait de leur vingt ans ?
Claudie Hunzinger effectue un retour sur le passé pour leur emboîter le pas portée par l'amour filial et l'admiration pour une figure de femme.
D'une certaine manière, Emma, car l'histoire de Thérèse se déroule en creux, rêve sa vie et n'a pas le regard aussi perçant que l'écrit Claudie Hunzinger : "Ces filles de campagne qui écrivaient comme elles lisaient dont l'apprentissage de la langue française se faisait à partir des grands textes savants de la littérature. Elles écrivaient comme elles lisaient. Elles vivaient comme elles avaient lu."
Car les lendemains de cette jeunesse lumineuse ne chanteront pas avec la seconde guerre mondiale qui se profile à l'horizon et brise tous les espoirs comme elle lamine les utopies. Et surtout c'est la même Emma, qui écrit à Thérèse "L'amour comme le nôtre n'est pas un événement c'est un chant continu", qui rompt brutalement avec elle pour épouser un homme dont il est aisé de se douter qu'il se situe aux antipodes de ce monde qu'elle a espéré.
Un Alsacien inculte élevé à l'allemande, veuf père de deux enfants, chef sans talent d'une petite entreprise, qui la transplante dans une région annexée par l'Allemagne où elle doit vivre comme une recluse pour faire oublier sa nationalité honnie qui sera membre du parti national socialiste portant insigne et uniforme, et, qui plus est, dans l'intimité un homme violent.
Étonnement, cette radieuse française de gauche accepte tout. "Pourquoi cette marcheuse solide, cette ouvreuse de chemins, n'est-elle pas devenue la femme qu'elle promettait d'être ? Emma est devenue ce qu'elle était au fond d'elle-même, une amoureuse." Claudie Hunzinger l'explique ainsi comme une servitude choisie transformée en jouissance du renoncement ("Elle s'exalte dans la mesure même où elle acquiesce à ce qu'elle n'était pas.") qui ne lève cependant pas tous les voiles sur ce choix de vie qui implique tous les renoncements.
Parallèlement, Thérèse, la plus fragile, partie en Bretagne, sacrifiera sa vie personnelle à son idéal politique et son destin tragique - elle sera exécutée par la Gestapo - en fait une de ces héros anonymes de l'armée de l'ombre.
Les deux premières parties de ce roman sont portées par une écriture inspirée qui dresse deux beaux portraits de femmes et transcende leur histoire en l'élevant au rang de la tragédie et, d 'autre part, en retraçant la foi dans le grand soir qui animait les années 30 pour ceux qui étaient fascinés par le réalisme soviétique.
En faisant abstraction d'une dispensable troisième partie, consacrée à l'enquête que l'auteure a menée pour reconstituer l'histoire de Thérèse qui, d'une certaine manière et du fait du ton "documentaire", rompt le charme, le roman aurait pu s'arrêter là tant le propos était éclairant, sur l'infinie beauté de la vie.
Comme l'écrivait lucidement Emma "Il ne faut pas voir la vie plus sombrement qu'une promenade qui n'est plus rien quand elle s'achève et qui fut pourtant un réel enchantement de merveilles".
