Deux romans sur la dérive des générations: "Bleu presque transparent" de Ryû Murakami dans le Japon post-industriel des années 70 et "Polococktail party" de Dorota Maslowska dans la Pologne post-communiste des années 2000.
Au programme commun sexe, drogue, violence, errance, variante oniriste sous la pluie de Tokyo pour le premier ou sur fond de psychose collective de guerre polono-russe sous l’étendard blanc et rouge pour le second.
Quatre ans après cette période de défonce erratique décrite en termes posés, froids, presque cliniques, éclairée par quelques chants d’oiseaux, qui le conduit aux abords de la folie et du suicide, Ryu est devenu écrivain et le roman obtient le prix Akutagawa équivalent du prix Goncourt français "Et surtout ne va pas penser que j’ai changé simplement parce que j’ai écrit ce roman. Je reste celui que j’étais alors, vraiment.".
En revanche, le monologue logorrhéique, dans une langue brute de décoffrage à la manière d’un documentaire pris sur le vif, tour primaire et métaphorique, du jeune banlieusard polonais Andrezj Robakovski dit le Fort, qui se répand en imprécations entre défonces et crises de rage, s’achève, trois jours après que sa petite amie l'ait quitté, dans un trou noir à l’hôpital mais procure à son auteur un succès dithyrambique.
Le premier transcende cette descente aux enfers dans un Japon dont
l’auteur pense qu’il n’est pas en quête
d’identité de jeunes adultes qui ne se reconnaissent
pas dans la civilisation dans laquelle ils évoluent.
Le second, qui se déroule en Pologne c'est-à-dire nulle part comme l'écrivait Alfred Jarry dans "Ubu roi" témoigne de l’histoire chaotique d’un pays à la croisée des deux Europes, la plus latine des nations slaves, le regard rivé sur les Etats-Unis, et du nationalisme d’un peuple longtemps exclu de l’abondance et du consumérisme.
Si Ryu paraît lymphatique et struture sa personnalité aux détours des petits matins blêmes, Andrezj, hyperactif, enchaîne les actions souvent absurdes qui se limitent à des copulations aussi hâtives que vides de sens ou à des défonces plus ou moins réussies, source de déception. Car il n'est jamais question de jouissancequi amènent rarement la jouissance, souvent la déception.
Quant à l'accumulation répétitive de scènes identiques, elle crée inévitablement chez le lecteur, après un premier sentiment de surprise, d'ennui et de désintérêt, une sorte d'attente et d'exaltation voyeuriste d’autant plus addictive qu'elle se réfère à un milieu qui lui est étranger.
Ces romans constituent les avatars asiatique ou slave du roman d’anticipation sociale anglo-américain tant par la forme, une structure narrative linéaire et une langue verniculaire, que par le fond. Romans très datés sur l’univers contemporain, critiques de la morale conservatrice et dénonciateurs de la société libérale, leur héros, héritier de la beat gnéération,entre sexe et dope, n’est jamais acteur mais figure emblématique d’une génération, victime de l’état historique d’une société. Humanistes ou pessimistes, ils ne concluent pas, laissant le jugement moral aux lecteurs.
Chaque génération connaît les mêmes trips et à ce titre, on peut citer depuis "Le festin nu" de William Burroughs publié en 1959, "Réussir" de Martin Amis en 1978, "Moins que zéro" et "Les lois de l’attractio"n de Breat Easton Ellis et "Génération X" de Donald Coupland pour la fin des années 80, "Vice Versa" de Will Self en 1992 et qu'en 2004, la jeunesse américaine en perdition se tourne encore vers une vision rimbaldienne de l'addiciton : "Douze" de Nick McDonell et "Mille morceaux" de James Frey.
A noter le 3 mai 2004, jour de la fête nationale polonaise, marquera le début d'une saison polonaise en France qui durera six mois. Les grandes villes françaises vivront au rythme de "la Nova Polska". (Pour connaître l'agenda complet de la saison : www.nova-polska.pl)
