Sophie Jabès a scellé son entrée en littérature, une urgence dit-elle que d'écrire, par une trilogie fantastique et fantasque avec trois contes dont le premier est l'atrocement savoureux "Alice la saucisse" qui raconte la singulière histoire d'une jeune fille prénommée Alice.

La vie présente d'Alice, même si son enfance a été marquée par le divorce de parents un peu excentriques et beaucoup égoïstes dont, aujourd'hui encore, elle ressent le manque affectif qui ne résulte pas que de l'éloignement géographique, ressemble à celle de l'héroïne d'un conte de fées.

Elle est jeune, belle et sage. Jeune et belle, elle a cette plastique de rêve conformes aux canons contemporains, véhiculés notamment par la désormais cinquantenaire poupée Barbie qui régissent encore au 21ème siècle, et peut-être plus que jamais, la beauté féminine idéale, celle qui fait irrésistiblement tourner la tête des hommes.

Elle est belle, elle le sait, et entretient ce corps avec rigueur et tendresse comme un bien précieux mais moins par narcissisme ou par irrépressible désir de plaire que par sagesse. Car Alice a un cœur de midinette et elle le réserve, comme elle se réserve, pour le prince charmant, le seul l'unique qui lui est destiné et qui l'aimera pour la vie.

Et puis, un jour, ce conte de fées vire au cauchemar. Sa vie bascule. Pas du côté de Blanche Neige du fait de la rivalité féminine, ou le ravage de la mère-marâtre, mais de celui du regard et de la parole du père qui vont la dynamiter de l'intérieur.

Commence alors pour la jeune fille une métamorphose cathartique ou fantasmée, peu importe, qui s'insère, pour se conformer au dogme paternel tombé comme une sentence entraînant sa mort psychique, dans un violent processus psychotique, que le lecteur espère de résilience, caractérisé par une confusion entre la souffrance et la jouissance, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Difficile d'aller au-delà sans déflorer la thématique de ce conte cruel comme parfois la vie, même si la photo de couverture en est partiellement révélatrice.

Dans un style à la factualité percutante et une écriture au scalpel qui puise dans le surréalisme, Sophie Jabès, qui s'inscrit avec ce roman court, qui ressortit davantage à la longue nouvelle, dans la veine de la littérature post-féministe.

Elle y décline la thématique de la métamorphose de manière drolatique - et paradoxalement jubilatoire - dans un conte tragique au sens antique du terme, qui, à partir du particulier et du sensible, aborde de manière inductive non seulement des préoccupations sociétales contemporaines mais ses dérives comportementales.

Lecture recommandée pour tous les ogres de littérature qui ne vivent pas à Disneyland.