Quelle place pour la culture à l’heure de la mondialisation ? Ne pas sentir l’importance de cette question, c’est déjà ne plus connaître le véritable sens de la culture. A l’heure où tout devient marchandise, la culture ne fait pas exception. Elle entre, comme le reste, dans des circuits de consommation qui ne connaissent plus de frontières. Elle ne s’attache plus aux particularismes qui ont jusqu’alors arrimé la valeur de chaque objet culturel à un contexte donné, qu’il soit religieux, tribal ou national. Désormais cette valeur doit pouvoir se convertir en valeur financière, ou en tout cas internationalement quantifiable. Nous sommes à l’ère de la "culture-monde". Mais il n’est pas là question de simples objets. Cette culture met en jeu les relations humaines et plus fondamentalement notre relation à la réalité.

Ce livre est un parfait outil pour aborder les enjeux de ces questions. Ecrit à deux mains, il se présente en trois parties. Les deux premières se constituent respectivement des textes de Gilles Lipovetsky et de Hervé Juvin. Chacun développe ses thèses relatives à cette "culture-monde", ses caractéristiques comme ses implications. Les deux auteurs ne sont pas d’accord, les textes sont donc en décalage complet. Si le texte d’Hervé Juvin déplore une hégémonie culturelle occidentale qui détruit les cultures qu’elle touche, Gilles Lipovetsky analyse un processus complexe qui suit le développement de la technique pour tendre à une hypermodernité, c'est-à-dire à la constitution d’une nouvelle culture mondiale. Dans les deux cas, l’analyse est plus subtile que ne peut le laisser pressentir un résumé de leurs positions. Pour Hervé Juvin comme pour Lipovetsky le terme n’est pas définitivement fixé. Juvin pense que les cultures sont en lutte frontale, mais il ne dit pas pour autant qui sera vainqueur de cette lutte. Et pour Lipovetsky, la culture ne pourra éradiquer les particularismes : "ce qui est en marche n’est pas une unification culturelle mondiale mais des versions multiples d’une même culture-monde fondée sur le capitalisme et la techno-science, l’individualisme et le consumérisme".

"L’occident mondialisé" ne nous laisse pas tranquille puisqu’il ouvre un débat sans en donner un terme artificiel. La troisième partie met en face à face les deux auteurs et leurs contradictions. En négatif se dessinent les véritables enjeux de chacune des positions. Chaque texte prend du relief par son contrepoint, chaque thèse prend sa consistance par ce qu’elle refuse. A contre-pied de nos habitudes de consensus mou, le livre se termine par une opposition qui ne se réconciliera pas dans une synthèse. Les enjeux de la question sont complexes, et plutôt qu’un discours définitif ce livre nous offre les bases d’un débat, deux visions du monde tel qu’il est et tel qu’il va.