"Terrain vague" le dernier opus en date de Sandro Veronesi, romancier italien, Prix Femina étranger 2008 pour "Chaos calme" qui a été adapté au cinéma par Antonello Grimaldi, avec Nanni Moretti dans le rôle principal, plonge au coeur des dérives de l'Italie des années 60 qui commence à récolter les fruits de sa reconstruction matérielle, sociale et morale après la table rase de la Seconde guerre mondiale.

Un roman humaniste et réaliste qui, comme la lance vengeresse des grecs émergents du Cheval de Troie auxquels renvoyait le titre original "Brucia Troia", cloue le lecteur sur place, ravagé par le déferlement de violence et de convulsions apocalyptiques corollaires inévitables de "la mutation anthropologique", selon les termes de Pasolini, que connaît l'Italie pauvre qui accède aux délices de la société moderne en laissant à la périphérie de ses villes des no man's land dans lesquelles les hommes, et surtout les enfants, sombrent dans la déchéance, la misère et la sauvagerie.

Pasolini qui est d'ailleurs cité à juste titre en quatrième de couverture car ce roman s'inscrit résolument dans la veine du néo-réalisme italien, l'univers transposé au cinéma dans "Allemagne année zéro" de Roberto Rossellini et "Le voleur de bicyclette" de Vittorio De Sica et les thématiques que sont l'exclusion, la confusion entre le bien et le mal, la perte des repères pour les adultes et l'absence d'éducation et de transmission des valeurs primaires aux enfants.

Placé sous le signe d'un élément à la symbolique puissante, de la dévastation à la purification, le feu, qui y fait l'objet de toutes les déclinaisons métaphoriques, ce roman puissant, salvateur peut-être, sans rédemption possible, procède par voie d'un récit sans concession ni pathos ni sensiblerie qui pointe du doigt une barbarie ordinaire qui détruit l'humanité.

Deux histoires imbriquées. Celle d'un orphelinat fondé par des religieux qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon : un père missionnaire, ironiquement nommé Spartacus, qui vire au mysticisme pragmatique en inventant, à la manière "religieuse" du Living Theater de Bob Wilson, l'office permanent et la vierge animée en néons qui éblouissent les fidèles bigots et crédules, et des sœurs d'un ordre parallèle qui s'exercent au sadisme patenté sur les enfants.

Et puis le destin tragique et croisé de deux enfants, Salavatore, un orphelin qui s'échappe de l'orphelinat et Pampa, un enfant issu d'une famille défavorisée, un père alcoolique sans emploi et une mère prostituée, vivant dans un bidonville, ce fameux terrain vague que personne ne veut voir où l'essentiel est de tenter de survivre.

Le premier y trouve un père de substitution qui va l'associer à ses entreprises criminelles, du vol à l'incendie volontaire pour le compte des entrepreneurs véreux qui pratiquent l'escroquerie à l'assurance. Le second tente d'y échapper pour mener une vie normale mais est vite rattrapé par les basques pour retourner à une sauvagerie destructrice.

C'était en Italie dans les années 60. C'est peut-être aussi, aujourd'hui, ici, au coin de notre rue, que vivent ceux que Gilbert Cesbron nommaient affectueusement des chiens perdus sans collier.