Spectacle conçu et mis en scène par Valérie Dontenwille, avec Laura Couturier, Laurent Grappe et Anne Lemoel.
Le spectacle s'annonce dérangeant, dès l'entrée en salle. Une femme - la comédienne Anne Lemoël - est assise sur une chaise alors que les spectateurs prennent place. Vêtue de noir, elle se fond dans le décor, aussi dénudé qu'elle, et sourit. On ne sait pas encore si ce sourire est ironique mais on le devine vite.
Composée de trois personnages dont on ne saura jamais les noms, la pièce n'en est pas moins vivante, vibrante. Les deux femmes - le même personnage, à 20 ans d'intervalle - sont particulièrement captivantes. L'homme, un peu moins crédible. Mais tous véhiculent leur lot de sensations. Angoisse, violence, malaise, rire : tout y passe, même si la trame de fond reste dramatique.
On a tous, ou presque, vécu ce genre d'amour, passionnel et destructeur. Qui ronge, brûle - pour reprendre les mots de l'héroïne. Quand l'être aimé devient notre oxygène, comment vivre son absence ? Comment continuer à respirer ? Cet amour-là, si fort soit-il, aliène et élève à la fois. Les sentiments sont là. C'est beau, bouleversant, troublant. La femme, qui annonce son propre suicide en préambule, a tellement aimé qu'elle en devient folle. Folle et "phobique des hommes". Au point de ne plus partager leurs toilettes. Si folle et si proche de nous à la fois.
Les premières minutes, la mise en scène de Valérie Dontenwille surprend, puis elle semble naturelle. Elle, version fantôme, morte-vivante, est omniprésente et invisible aux yeux du couple. Elle mange à s'en rendre malade. Se pèse. Encore et toujours. Veut disparaître, réapparaître, être aimée. Se sent grosse, est toute mince. La pièce est scandée par ses pesées. Ses cris et ses doutes. Ses sourires et ses pleurs. Elle rend concrets nos blessures, nos névroses, nos complexes. Jusqu'au dévoilement total. Car le corps finit par se dévoiler. C'est en effet par lui que tout passe. L'amour (le sentiment mais aussi l'acte sexuel), autant que la violence.
Où est-on, qui est-on, que fait-on ? Comment accepter l'horreur - ces SDF qui meurent dans la rue sans susciter le moindre regard de "ces petits culs de bourgeois" ? Et à quoi bon se scandaliser quand on est soi-même impuissant. Alors hurler, refuser l'horreur, oui, mais à quoi bon ? La seule échappatoire serait-elle la violence, contre soi et ceux que l'on aime ?
Les émotions passent par différents médias, tels que la danse, la photo, la vidéo. Le spectacle est riche et permet de toucher différentes sensibilités. Pourquoi n'utiliser que les mots quand le corps exprime les sentiments avec encore plus de force ? Les poils se hérissent par moments, le sourire affleure, puis on s'émeut.
Bravo pour le stop motion (animation image par image), signé Eric et Anne Raffin, une des rares scènes légères du spectacle, d'où toute la fraîcheur et la candeur des personnages exhalent.
La pièce ne donne pas de clé. Mais fait réfléchir. Et c'est bien ce que l'on attend de l'art, non ?
