Préhistoire : avant d'être guitariste pour les excellents Sons of Frida, Emmanuel Boeuf était Emboe à lui tout seul, à se tripoter l'expérimentation sur CD-r dès 1997.
Puis, en 2001, Emboe disparaît presque totalement, pour ne réapparaître que fugacement, aux détours de compilations plus ou moins recommandables (Knitting for free en 2003 ; La compilation des copains et Far far away from the middle of the desert en 2007).
Jusqu'en 2008. Plus de dix ans après ses débuts, Emboe reprend du service, le temps d'enregistrer la bande originale du film Colita de Rana de Lata Masud, soit vingt-trois minutes d'une musique abstraite, dense, opaque – et pourtant évocatrice (il vaut mieux, d'ailleurs, qu'elle soit évocatrice, parce que le film, lui, est à peu près introuvable et tout à fait mystérieux). Notons encore que la bande originale elle-même aura mis plus d'un an à trouver les voies du téléchargement libre. On voit bien que l'on est, sans contredit, au summum de l'underground.
Si l'électricité elle-même pouvait chanter, la musique d'Emboe ne serait peut-être pas exclusivement instrumentale ; mais puisque la parole ne lui est donnée, c'est en tout mutisme qu'il faudra traverser les murs de sons ici dressés. Sonorités âpres, hétéroclites, d'où se dégage un sentiment d'urgence, de panique, quand ce n'est pas de malaise. Patiente exploration noise, mécanisée, magnétique, iradiée, ce qui n'exclut pas toute concision ou nervosité, loin de là, la musique d'Emboe se déploie depuis des espaces incertains.
On songera avec délice au très recommandable album éponyme de Tanakh le temps d'un "Chicas en el cementario" ou même à une version obscurcie du "One of these days" de Pink Floyd avec "Tu hiros te recuerdan un carinio" ; plus souvent au travail enfiévré de la matière sonore auquel ont pu se livrer en leur temps Sonic Youth ou Einsturzende Neubauten ; parfois l'appui d'un piano donnera à l'auditeur l'occasion d'une respiration bienvenue ("A mi hiro querido") ; mais l'horizon sonore restera toujours obstrué de lourdeurs menaçantes, à l'antithèse du monde de l'enfance suggéré par le titre ("sana sana colita de rana, si no sanas hoy sanaras mañana", littéralement : "guéris, guéris petite queue de grenouille, si tu ne guéris pas aujourd'hui tu guériras demain" ; il s'agit d'un comptine destinée à soulager les enfants, l'équivalent en chanson de notre "bisou guéri-tout").
Un album pour songer avec fièvre aux adolescentes que l'on peut croiser dans les cimetières, comme le suggèrent l'artwork du disque et le titre de l'une des pistes ; tout en évocation digeste, donc, pour patienter jusqu'à la publication l'an prochain de morceaux choisis de l'œuvre d'Emboe, histoire d'en célébrer la première décennie.
