Texte de Wadji Mouawad, mise en scène de Igor Mendjisky, avec Clément Aubert, Esther Van Den Driessche, Isabelle Habiague, Romain Joutard, Imer Kutlovci, Igor Mendjisky (en alternance avec Romain Cottard), Jenny Mutela, Arnaud Pfeiffer, Arthur Ribo et Estelle Vincent.
La jeune Compagnie des Sans Cou, formée par des comédiens issus du Studio Théâtre d'Asnières dirigé par Jean-Louis Martin Barbaz, n'a pas froid aux yeux et enchaîne les spectacles sans ostracisme quant au registre, du guignol fantastique ("La lamentable tragédie du cimetière des éléphants") à la tragédie ("Hamlet") en passant par le vaudeville ("Le plus heureux des trois").
Toujours sous la direction de Igor Mendjisky, elle s'attaque à un auteur contemporain à la langue foisonnante et complexe en montant "Rêves" de Wadji Mouawad et ce brillamment.
Ce texte à l'intrigue simple, un écrivain qui s'isole dans l'écriture une nuit dans un hôtel désert d'une station balnéaire en basse saison, est assailli tant par les personnages de son prochain roman qui l'interrogent sur le sens du verbe qui leur est attribué que par ses démons intérieurs et la quête ultime de l'écriture.
Dans ce texte éblouissant de force, de tragédie et de beauté absolues se retrouvent toutes les thématiques récurrentes de l'auteur, à savoir l'enfance, la guerre, l'exil, dans le monde mais également en son cœur, la douleur, la quête identitaire et l'indispensable vecteur dramaturgique et cathartique qu'est la parole pour nommer les choses pour trouver la source du malheur, nommer la perte et hurler la colère.
S'il porte sur l'analyse du processus d'écriture propre à l'auteur, animé d'un souffle poétique qui s'exalte sous formes d'extraordinaires fulgurances héroïques, il atteint également une dimension supérieure en ce qu'il embrasse l'épopée tragique de l'homme dans le cheminement du temps avec la figure universelle de l'homme qui marche.
Igor Mendjisky réussit parfaitement à maîtriser les différents espaces fictionnels et strates d'écriture qui résultent de l'émergence des rêves et des résurgences mnésiques et leur télescopage symbiotique avec la réalité, qui en l'occurrence ressortit également de la fiction, et à imposer une direction d'acteur homogène avec des partitions très épurées.
Par ailleurs, il y a manifestement une vraie rencontre des comédiens, tous excellents, même si on ne peut s'empêcher de citer, sans que les autres ne déméritent, les remarquables et déchirantes prestations de Estelle Vincent, Isabelle Habiague et Imer Kutlovci, avec un texte qu'ils portent avec une ferveur et une justesse intenses et empathiques.
Le spectacle, littéralement bouleversant, est d'une qualité rare.
