Il est des livres et des auteurs rares qui, happés par un tourbillon politique, les turbulences et les contingences de l’Histoire, courent le risque inique et délétère à tous égard de rester méconnus en-dehors des terres qui les ont vus naître, sinon d’être oubliés le temps passant. Des ouvrages et des voix qui, loin de se circonscrire à une période ou à un lieu donné définitifs, réfléchissent et parlent pourtant, en même temps qu’ils traitent d’un sujet particulier, aux hommes de tous pays en toute époque, embrassant l’humaine condition dans ce qu’elle peut avoir d’universel, fragile et pugnace à la fois.
Enrique Serpa (1900-1968), né et mort à la Havane, est de ceux-là. Et l’on ne saurait trop remercier les excellentes Editions Zulma, qui poursuivent leur travail d’exception en se faisant défricheur ou propagateur de talents (rappelons que c’est à ces dernières que l’on doit la publication de l’éblouissant "Là où les tigres sont chez eux", Prix Médicis 2008 dont aucune maison ne voulait au départ…) de proposer pour la première fois en France cette lumineuse "Contrebande", premier roman magistral d’un écrivain qu’Hemingway n’hésitait pas à qualifier de "meilleur romancier d’Amérique latine" et qu’Eduardo Manet, préfaçant la traduction du volume, compare avec force aux immenses Carpentier, Faulkner ou… Hemingway en personne.
"Contrabando", Prix national du roman lors de sa publication initiale en 1938, qui devait être ignominieusement relégué au rang des opus indésirables et mineurs le temps d’une oublieuse révolution assassine avant d’être rétabli dans son juste statut de chef d’œuvre de la littérature cubaine du XXe siècle et parvenir enfin jusqu’à nous. L’Histoire, se remémorant, reconstruit et corrige. Les folles injustices parfois se réparent.
Une Histoire disséquée en outre par l’auteur, qui commence à publier dès 1925 avec "Felisa y yo" mais fait aussi office de journaliste reconnu, à l’heure où l’écriture, à mille lieux d’être considérée comme une activité honorable et sérieuse, n’eût pu suffire à assurer à elle seule sa subsistance. Ouvrant son labeur intellectuel en étudiant l’anthropologie, passionné par les sciences humaines, Enrique Serpa ausculte à cœur ouvert une patrie qui, souffrante autant que rebelle, peine au sortir de la Première Guerre mondiale à émerger d’une crise économique implacable et se heurte de plein fouet à l’impérialisme de son voisin et frère ennemi américain.
Un contexte en forme de plaie purulente, dessiné en toile de fond dans chacune de ses narrations et retracé de même par "Contrebande", dont la trame se situe à la Havane sur fond des années vingt.
"Contrebande", au titre évocateur de désolation, affliction, licence, audace, angoisse et cynisme à la fois.
Sous un ciel cubain au bleu d’azur impavide règne, marâtre impitoyable, une misère inflexible. D’est en ouest, sur terre comme en mer suinte partout l’indigence, coulant inéluctablement avec aigreur dans chaque ruelle, chaque maison, chaque pore des habitants de l’île. Maîtresse avide à la bouche impure, elle laisse les hommes exsangues, envahis par un seul désespoir dont l’amertume a tôt fait de les entraîner dans son sillage de violences, corruption et déliquescence inhérentes.
Ouvriers, dockers, prostituées en tous genres et gamins livrés à eux-mêmes : à l’insolente exception de quelques nantis richissimes, le petit peuple dans son ensemble se débat en effet dans le plus extrême dénuement. La faim les talonne, agrandissant des regards vides et fatalistes, asséchant les cœurs, aiguisant la rancœur. L’injustice du sort qui leur est réservé, revêtant les allures dévorantes du feu de la désespérance, martèle les crânes, brûle le fond des estomacs. La souffrance est physique, charnelle autant que spirituelle. L’alcool est versé en flots surabondants dans des gorges avides, assoiffées du délassement de l’oubli. Au fond des bouges sales, les filles avilies sont légions à vendre leurs pauvres corps tristement racoleurs, trop tôt abîmés et devenus compensation vitale à ceux qu’on a privés d’existence.
Le petit monde de la mer ne s’en sort guère mieux, de plein fouet tout autant malmené par la crise. La pêche ne paie plus, le mérou ne rapporte plus rien, la concurrence est trop forte et les prix bien trop bas. Les pères, sur les bateaux, se confient, se désolent : leurs mômes courent sans chaussures, la faim au ventre. Dans de telles conditions, Requin, un brin pirate à ses heures et hardi maître à bord de la bien-nommée goélette "La Buena Ventura", a beau jeu de convaincre son armateur d’abandonner daurades et poissons-scie pour se lancer dans la bien plus fructueuse contrebande d’alcool… Ce, d’autant qu’il jouit d’un fort prestige auprès du dît propriétaire du bateau, narrateur de l’intrigue à la neurasthénie teintée d’hypocondrie qui cherche irrépressiblement une histoire, une personnalité, une vie à recréer. Nerfs usés par des années de luxure et d’abus de boisson, il a abandonné son métier d’ingénieur chimiste pour se faire et accompagne désormais - en dilettante - ses hommes à chaque pêche pour frissonner enfin et se donner l’impression de leur ressembler, d’appartenir lui aussi à ce petit groupe viril et intrépide dont il admire et envie secrètement la force primaire et la témérité. L’appât du gain, quoique présent, n’est donc nullement le seul motif qui pousse le plutôt pleutre et précieux à se laisser tenter par la folle équipée : il rêve de péripéties, d’émotions, de vibrations ; il rêve de périls affrontés et de dignité reconquise, il rêve, au bout du compte, de regagner sa propre estime de soi et se révéler homme à part entière, sans sécurité aucune mais avec assurance…
Et l’écriture de Serpa d’abandonner précisions journalistiques et préoccupations sociologiques pour nous embarquer dans un rutilant roman d’aventures où les héros s’engagent, tremblent, préparent, affrontent, en un souffle lyrique propice à tenir le lecteur haletant, combatif, vigoureux et anxieux avec et en même temps que les personnages éclatants ! Les métaphores filées abondent, puissantes et vigoureuses comme la mer qui gronde, les bras noueux des marins affûtés par une vie rude et physique, le ciel orné des couleurs nuancées et subtiles du fatum…
Stevenson n’est pas loin, les écumeurs de Serpa devenus brigands, maraudeurs et forbans dépensant jusqu’au-boutistes leurs dernières ressources pour appréhender le trésor annoncé d’une vie meilleure, intense et prospère…
Pour tomber dans l’illégalité, les apprentis contrebandiers ne sont pas, en outre, absolument amoraux ni même à proprement parler immoraux : ils sont dotés d’un code d’honneur, d’un sens de la virilité bien à eux où primeront bravoure et résolution, audace et énergie. Leurs valeurs sont très relatives et souvent discutables : les bagarres peuvent éclater, le sang couler et les cœurs cesser de battre, rien jamais ne sera pire que le laisser-faire, l’humiliation et la flétrissure de la honte. Mais telle crânerie ne manque ni de courage, ni d’aplomb. Cela même, d’ailleurs, qui fait désespérément défaut à l’armateur dévoyé et fragile, autocentré et versatile ; cela même, encore, qui constituerait sans doute son absolu idéal, le terme ultime d’une quête existentielle initiatique.
"Contrebande" n’est donc pas qu’un formidable récit des mers rocambolesque à souhait : c’est aussi, et peut-être avant tout une magnifique histoire d’hommes. Des hommes interdépendants les uns des autres, d’abord, reliés et unis dans un même recherche lucrative, comme l’illustre le duo majeur Requin-Armateur, avec le cynisme fanfaron et la brutalité sauvage de l’un, la pusillanimité mortifiée de l’autre et sa raison cultivée qui ratiocine et argote, emplie de mauvaise-foi et de colère orgueilleuse, au lieu de trancher et d’agir... Chacun a besoin de l’autre, même si, sans conteste possible, c’est Requin qui domine…
Des hommes, ensuite, situés en face-à-face cruciaux avec eux-mêmes dans ce combat peut-être vain mené contre la mer et le destin qui s’acharne. L’étude psychologique très fine des différents protagonistes de l’ouvrage ne cache rien des atermoiements fondamentaux de l’âme humaine, avec ses doutes, ses certitudes, ses égarements et ses révoltes parées de crainte… Le ton du livre, alors, se fait confidentiel et poétique infiniment, susurrant à chacun de trouver en soi, en son fort intérieur le plus intime, sens et valeur à sa vie propre…
"Et la Buena Ventura, chargée d’alcool, d’inquiétude, d’angoisse, de convoitise et d’espoir, cingla, sous un ciel impassible, vers l’horizon inaccessible."
