Steve Kuhn (qu’il ne faut pas confondre avec les deux frères d’Outre-Rhin), est un pianiste américain rompu depuis les années 50 à toutes les scènes du jazz. A 71 ans, le pianiste compte en effet un palmarès discographique pour le moins impressionnant. Ancien élève de la fameuse Lennox School, Steve Kuhn a enregistré avec un casting étourdissant depuis ses premiers enregistrement en 1957 et l’on garde en mémoire ses nombreux enregistrements réalisés aux côtés de Stan Getz.
Pourtant, ce sont deux petits mois dans sa carrière qui ont marqué de manière indélébile le jeune pianiste d’alors. Deux mois passés en 1960 (alors qu’il n’avait que 21 ans à peine) aux côtés de John Coltrane, avant que celui-ci ne le remplace par Mc Coy Tyner pour donner lieu ensuite au quartet que l’on sait. Et c'est cette rencontre là, ces deux mois volés à l’histoire en marche qui demeurent inoubliables pour le pianiste et qui donne lieu ici à cet enregistrement mémorial sobrement dénommé Mostly Coltrane.
"Mostly", dans la mesure où Steve Kuhn revisite une partie du répertoire Coltrane mais en profite au passage pour rendre d’autres hommage à Sonny Rollins ("The night has a thousand eyes" ou "Like Sonny") et plus indirectement à ses mentors comme Bill Evans ("I want to talk about you") ou Oscar Peterson. Quelques compositions personnelles du pianiste lui donnent aussi l’occasion d’essayer différents formats, depuis la formation complète jusqu’au trio simple en passant par de merveilleux duos avec le saxophoniste (où Steve Kuhn apparaît comme un accompagnateur précieux) apportant ainsi différents reliefs donc pour une musique généreuse, brillante et complice.
Pour l’essentiel du propos de cet album, l’hommage à Coltrane y est une sorte de "transfiguration" passionnante de sa musique. Transfiguration et jamais défiguration. Car Steve Kuhn et surtout Joe Lovano restent extrêmement fidèles et portent haut le message Coltranien, mettant en évidence la force torrentielle de sa musique sur les thèmes bien connus que sont "Crescent", "Welcome", "Living Space" ou "Song of Praise".
Mais la magie de cet album, et quelque part sa révélation, c’est la puissance de Coltrane approchée au plus près par un Joe Lovano exceptionnel mais, et c’est ce qui rend le projet magique, sans jamais atteindre tout à fait la transcendance de Coltrane lui-même. Splendeur de la musique Coltranienne qui, sans Coltrane lui-même, reste un geste inachevé. Le millième de centimètre qu’il manque, l’étincelle de l’âme Coltranienne qui, sans Coltrane, ne peut pas totalement vivre. Ce qui ne nous empêche pas d’être transportés par un "Welcome" qui ouvre l’album dans une douce fulgurance ou encore un "Living Space" merveilleusement soulful porté par un Joe Lovano en état de grâce.
Mais l’autre force de cet album est d’apporter un éclairage totalement nouveau par l’entremise de Joey Baron. Car, autant Joe Lovano s’approche très près du son "Coltrane", autant le batteur joue ici dans un registre aux antipodes de celui d’Elvin Jones, tout en finesse dans les frémissements, bien plus proche de Paul Motian que du génial maître des forges. Joey Baron en formidable coloriste de Coltrane, voilà qui valait bien le détour. Une fin d’album magistrale avec "Jimmy’s Mode" et surtout un "Spiritual" aussi sombre achèvent ce remarquable hommage avant que, seul devant son piano, Steve Kuhn conclut sur "Gratitude", cette dédicace écrite avec amour.
Chronique originale publiée dans
Les Dernières Nouvelles du Jazz
