Texte de Jean-Pierre Martinet interprété par Denis Lavant dans une mise en scène de Pierre Pradinas.
Retrouver Denis Lavant sur scène est toujours exaltant, surtout dans ce registre du "seul en scène" quand il tient tout, la scène, le verbe et le public entre ses mains, sans savoir vraiment où il va nous mener.
Singulier et singulièrement doué, tour à tour proférateur de génie, passeur de mots et conteur d'histoires qu'il prend à son compte, qu'il donne la réplique à son ami le peintre Gérard Garouste dont il est le bouffon malin ("Le classique et l'indien"), qu'il incarne le psychotique maître de jeu inventé par Koffi Kwahulé ("Big shoot") ou façonne le voyage poétique de Zéno Bianu ("La constellation des voix"), Denis Lavant est autant un personnage qu'un comédien hors norme.
Dernier opus en date, créé ce soir sur la scène du Trianon et encore en work in progress dans sa première mise en espace, "La grande vie" d'après une nouvelle éponyme d'un auteur méconnu, inconnu, météorite littéraire, Jean-Pierre Martinet en lequel des lecteurs avisés avaient décelé une écriture à la Bukowski.
Cette grande vie est celle d'un obscur petit homme de petite taille plutôt laid, qui vit dans une obscure rue parisienne dans un appartement qui donne sur le cimetière Montparnasse, son seul horizon, et qui travaille à quelques pas chez un entrepreneur de pompes funèbres qui circonscrit son champ d'action qui raconte son quotidien et ses mésaventures. Pas gâté par la nature, il mène une vie pathétique, tragique, qu'il subit avec une sorte d'inexorable folie autodestructrice sans chercher réellement à en infléchir le cours.
La prose, essentiellement burlesque au vrai sens du terme, qui flirte avec celle de Céline et Léo Malet, est aussi sombre et noire dans l'évocation du quotidien glauque d'un homme enfoncé dans la nuit noire de la poisse, de l'oubli, de la petitesse et qui a compris qu'il lui fallait "vivre le moins possible pour souffrir le moins possible", qu'elle peut être truculente pour narrer les ébats dantesques du nain dont le corps entier fait office de phallus englouti dans le vagin de la concierge géante.
Dans la mise en espace minimaliste de Pierre Pradinas qui s'arc-boute sur le corps du comédien acrobate funambule toujours en mouvement, Denis Lavant réalise une prestation d'un réalisme sans faille. Dès les premières phrases, il installe l'univers glauque, poisseux, inéluctable dans lequel évolue le personnage à la fois victime et bourreau et révèle la fragilité d'une âme engloutie dans les ténèbres.
Du grand art. Ovation à l'homme qui marche.
