C’est bien au-delà de la simple notion de quartet. Il y a d’ailleurs quelque chose de presque incongru à parler du nouvel album de Emile Parisien tant la dimension collective y est fondamentale.

Emile Parisien, jeune prodige du saxophone soprano, élève et témoin s’il en est de la grande réussite de l’école de Marciac, n’est pas ici dans la démarche d’un disque de mise en valeur de lui même. Il en est même aux antipodes. Car ce dont il est question ici, c’est surtout de la construction collective de la musique. Porter le propos musical ensemble un peu à la manière d’une troupe de théâtre qui aurait écrit, mis en scène et interprété ensemble.

Dans cet album où les compositions sont des œuvres collectives à l’exception de la sublime reprise inspirée de Malher, il y a une intelligence partagée de ce qu’ils disent. Une compréhension parfaite de leur texte musical. Dans une expressivité très forte, convoquant des sentiments extrêmes, de l’humour à l’angoisse, au suspens, à l’attente, ces quatre-là partagent les mêmes intensités au même moment. C’est pourquoi la musique qu’ils jouent se situe à des années lumières des traditionnels quartets enchaînant les chorus. Le propos ici est de créer de l’émotion et de faire passer l’auditeur par une palette de sentiments forts.

"Sanchator De profundis" crée ainsi une lente progression qui culmine et redescend ensuite vers des limbes plus apaisés. Dans "Darwin à la Montagne", au-delà des effets de collage, on ne peut s’empêcher de penser parfois à Mingus. Après la gravité de Sanchator, le quartet joue de l’humour, de l’espièglerie un peu et surtout de l’inattendu. Des surprises musicales peuvent ainsi surgir, de la petite interjection aux grondements furieux. Dans "Requiem Titanium" se crée une incroyable mise en tension par l’ostinato sur deux notes de piano sur lequel se déroule le propos et par le martèlement de la batterie.

Tout s’organise ensuite autour des méandres de Emile Parisien absolument génial au soprano semblant alors tel un électron libre et puissant, s’échapper librement de cet univers oppressant. Sur la pièce tirée de Wagner ("Le bel à l’agonie"), le quartet crée une remarquable version ténébreuse. Plus ténébreuse que Wagner lui-même. Une sorte d’exploration du grave profond, du magma rugissant mais aussi création d’un flottement organisé dans cet univers de purgatoire.

De bout en bout nous restons en éveil. Car en emmenant la musique sur un autre terrain, ce quartet se montre audacieux et créateur, puisant en parfaite cohérence dans tout leur patrimoine musical. Que celui-ci vienne du quartet de Coltrane, de Zappa ou encore du classique, c’est dans un syncrétisme original qui leur appartient réellement qu’ils développent leur propre univers. Emile Parisien dont on suit depuis quelques années l’évolution remarquable s’inscrit avec ce quartet dans la démarche des plus grands qui, au-delà de sa seule technique de jeu, sait s’entourer de superbes musiciens qui jouent ave talent une musique forte et radicalement inclassable. A découvrir d’urgence.

Chronique originale publiée dans
Les Dernières Nouvelles du Jazz