Depuis leur naissance, les musiques électroniques ont cherché la distance juste avec leur sujet : parfois trop proches, elles s'abîment dans des délires intello qui laissent certainement l'auditeur bien froid ; souvent trop loin, elle n'offrent aucune profondeur derrière la profusion de blips et de tchics, se limitent à une rythmique plus ou moins indigente, parsemée d'enjolivements ineptes.
Quelques formations réussissent fort heureusement à trouver ce recul salutaire, à donner un sens à leurs compositions, se souvenant que, pour être électronique, leur musique n'en est pas moins oeuvre de l'art, et pas simple produit d'une technique plus ou moins experte. Messages, ambiances, expérimentations, plaisir ou égarement de l'auditeur – qu'importe, tant qu'il n'est pas suffisant d'être électronique, mais que l'on se souvient d'être musique.
Depuis ving ans maintenant, The Black Dog oeuvre dans ce champ d'une musique électronique élaborée. Recentrée autour du fondateur Ken Downie et de Richard et Martin Dust (par ailleurs patrons du label Dust), la formation propose avec Further Vexations un album qui se veut une conscience politique. On lui en sait gré.
La dénonciation est celle d'un monde orwellien où les rues sont surveillées par caméra – monde dont on peut se demander s'il n'a pas déjà commencé à advenir outre-manche. L'angoisse de perte d'humanité est également bien présente dans l'album : âme électronique, l'individu comme base de donnée... on voit bien à quel point l'imaginaire convoqué est typique de notre modernité 2.0. L'artwork de l'album est à l'avenant, tout de jaunes et rouges fluorescents sur fond noir.
Musicalement, on distinguera l'excellence de l'introduction de l'album, "Biomantric L-if-e", qui prend le temps d'installer une atmosphère lourde et évocatrice tout en conservant un certain minimalisme. Pour le reste, l'album est assez cohérent et, enchaîné comme il l'est, doit s'écouter de façon continue. Les sonorités sont résolument électro-beat, même si on songera parfois aux ambiances du Liberation de Trans Am ("You're only SQL" ou même "Dada Mindtsab"). Pour ma part, j'ai également été particulièrement sensible au travail de déconstruction de "Tunnels Ov Set", tout d'explosions et d'apesanteurs, enchaînés à haute vélocité.
Au final, The Black Dog propose avec ce Further Vexations un disque de musique électronique accessible à tous, même sans aucune familiarité avec ce genre musical. Un disque qui ne se contente pas, loin de là, d'appliquer les recettes gagnantes d'un genre devenu sous-genre, dégénéré en simple production pour night-clubber amnésique. Un disque à annuler vos préjugés sur la musique électronique, en quelque sorte.
