En 1932, une mère Inuit met au monde dans la neige un petit garçon, alors qu’elle coupe du bois pour chauffer le foyer. Une naissance ordinaire pour un Inuit, que l’on appelait alors un esquimau, terme hautement péjoratif. Le petit garçon est appelé Eddy Weetaltuk par ses parents, mais reçoit de la part du gouvernement canadien, qui recense toutes les populations du Grand Nord, indiennes et Inuits, un numéro : E9-422. E pour Esquimau, 9 pour la communauté, 422 pour son ordre d’arrivée en ce monde.
En ce temps là, la vie des Inuits était difficile. Parqués dans le Grand Nord canadien, ils subsistaient grâce à la chasse et la pêche. Une seule baleine nourrissait plusieurs familles pendant l’hiver. Quelques phoques les habillaient pour plusieurs années. Mais la pêche et la chasse sont aléatoires, et plusieurs années de famine eurent raison de plusieurs membres de la communauté.
Les préjugés du gouvernement canadien à leur égard cantonnaient les Inuits et les Indiens géographiquement dans le Grand Nord, sous prétexte qu’ils ne pourraient pas supporter le climat plus doux du Sud, et leur interdisaient tout emploi, ne leur autorisant que leurs activités traditionnelles de chasseurs et de pêcheurs.
Mais Eddy Weetaltuk sait deux choses : s’adapter et qu’il ne vivra pas la même vie que ses parents. Lorsque des pères catholiques proposent à sa famille de l’emmener dans leur pensionnat, il saisit cette occasion comme une chance. Il y apprend à lire, à écrire et à parler trois langues en plus de son Inuit natal : le Cri – la langue des indiens -, le français et l’anglais.
Une fois sa scolarité terminée, il saisit l’opportunité de partir dans le Sud et de se bâtir sur un mensonge – un nouveau nom, une nouvelle identité – une nouvelle vie, loin du Grand Nord, loin de sa famille. Il sera bucheron, soldat, cuisinier. Il sera le premier Inuit à voyager aussi loin et à vivre autant d’aventures. Lorsqu’il reviendra au bout de 20 ans parmi son peuple, qu’il reprendra son identité première, ce sera pour faire profiter les Inuits de son expérience, pour les aider à conserver leur culture et lutter avec eux pour la survivance de leur histoire.
Peu de personnes peuvent se pencher sur leur passé, sur les événements de leur vie, sur leurs propres actes et leurs erreurs, avec honnêteté, objectivité, modestie, et bienveillance envers leurs semblables et les aléas de la vie. Eddy Weetaltuk en fait partie. Avec naïveté et innocence, qui ne sont pas sans rappeler celles du Persan de Montesquieu, il observe sans animosité la société des "blancs" qui pourtant briment son peuple et délivre à tous un optimiste message de dépassement de soi : il y a cinquante ans, Eddy Weetaltuk, un Inuit du Grand Nord canadien a bravé des lois injustes et racistes pour forger son propre destin.
