Pour le commun des mortels la Bande Dessinée c’est belge, français éventuellement américain ou japonais. Alors que reste-t-il quand on a fait le tour des Tintin, Batman et autres Dragon Ball ? Je serais tentée de dire tout le reste. Depuis quelques années, la BD connait un regain de vitalité et offre aux lecteurs un élargissement notable de l’offre de titres sur un plan quantitatif (votre serviteur est la pour vous aider à faire le tri entre le grain et l’ivraie…) mais également en terme de diversité. Aujourd’hui la BD aborde une multitude de sujets et vient du monde entier !

Pour cette nouvelle chronique, je voulais vous faire partager mes dernière découvertes de globe Reader (oui, vous constatez comme moi que je suis parfaitement bilingue !). Ces œuvres proviennent de régions où la bd n’est pas franchement le mode d’expression artistique le plus développé (Inde) ou de régions dont la dynamique éditoriale n’est pas encore arrivée jusqu’à nous.

Prenez vos valises, je vous embarque à l’autre bout du monde...

 

Kari ou L’Inde anti Bollywood de Amruta PATIL au Diable Vauvert

La première œuvre d’Amruta Patil jeune auteur indienne originaire de Goa nous présente une Inde à l’exacte opposée de l’image que l’on s’en fait dans nos grises contrées. Pas de couleurs chatoyantes, d’histoires d’amour langoureuses entre une jeune belle femme et un héros viril et généreusement moustachu tout cela rythmé par une musique traditionnelle réactualisée avec quelques boucles électro. Non rien de tout ça dans l’Inde dans laquelle vit Kari, héroïne éponyme du roman graphique. Kari est une jeune femme qui vient de quitter le foyer familial pour vivre dans une ville grise, occidentalisée, elle bosse dans la pub, vit en coloc et recherche plutôt la compagnie d’une jolie jeune femme qu’un robuste moustachu (oui, on y revient).

Ce décalage entre l’Inde fantasmé par les occidentaux et celle de Kari, fait de la lecture de cette BD une expérience singulière. J’avoue que si l’héroïne s’était appelée Bridget J. et vivait à Londres, j’aurais sûrement trouvé ça hyper bateau mais là, le simple fait que tout cela se déroule en Inde change la donne et nourrit pleinement la curiosité de l’apprenti anthropologue que je fus. Pourtant, au fil des pages, cet exotisme s’efface pour un récit plus universel qu’il n’y parait. Les questions, les états d’âmes de Kari sont ceux d’une jeune femme résolument moderne qui décide de sa vie au risque d’aller à l’encontre de sa famille ou de la société. Cette révolte en cache une autre bien plus profonde : celle provoquée par une rupture amoureuse douloureuse. Et cette douleur là a le même goût par delà les frontières.

Vous l’aurez compris, Kari est une invitation à un voyage sombre, dense sans être pourtant dénué de désespoir, je regretterais personnellement un graphisme un peu maladroit et un manque de contraste des gris utilisés par l’auteur. Tout de même j’en conclurais un très bel essai pour les premiers pas de la BD indienne en France.

 

Ma mère était une très belle femme de Karlen de Villiers Cà et Là

On traverse l’Océan Indien pour atteindre l’Afrique du Sud, celle des années 1980, celle de l’enfance de l’auteur. La jeune femme née en 1975 nous retrace de façon quasi chronologique la séparation de ses parents alors même que le pays s’apprête à vivre un divorce historique d’avec un système sociétal d’une autre époque : l’Apartheid. Ici, nous ne sommes pas dans la démonstration de l'imminence d'une révolution historique, elle est le "décor" dans lequel prend place un souvenir d’un drame familial comme il y en a tant à travers le monde. Cette première œuvre de la jeune auteur Karen de Villiers nous confirme que la banalité d’un divorce ne vient pourtant pas apaiser la douleur de ceux qui sont entrainés dans cette spirale. A cette première épreuve s’ajoute celle de la maladie : le cancer de la mère. C’est pourtant sans faire dans le pathos que l’auteur nous raconte cet épisode de sa vie familiale, elle n’oublie pas non plus son pays celui dans lequel elle a grandi et essuyé ses larmes : l’Afrique du Sud. Un pays tenu par la haine légale et organisée d’un groupe d’hommes envers d’autres, un équilibre dangereux que la petite fille découvre en grandissant. L’auteur ne nous cache pas l’extrême violence de cette société qu’elle quitte d’ailleurs sans trop de regrets. En replaçant le récit dans son contexte social et historique, nous apprenons énormément sur les rouages qui entretenaient l’Apartheid. Je ne saurais donc que trop vous recommander ce beau récit Afrikaners coloré par des teintes pastels et un trait simple presque naïf. Une identité graphique apaisante particulièrement adaptée pour raconter avec la pudeur la spontanéité de l’enfant qu’elle fut une histoire éprouvante.

La BD sud africaine fut d’ailleurs à l’honneur cette année au festoche d’Angoulême. Ma mère était une très belle femme  est un bel exemple de la vitalité en la matière de ce pays aux Antipodes.

Un ouvrage est d’ailleurs regroupant sur une décennie les parutions des différents fanzines locaux a été publié par l’Association en 2007 : Scrublands.

 

STRIPOVI EXPO
Bande dessinée indépendante et contemporaine en Croatie et Serbie

Avant de refermer cette chronique "all over ze world", je voulais juste rappeler qu’à Lille, vous pouvez encore voir à la Maison Folie de Wazemmes (haut lieu de la culture lilloise !) une expo sur la BD indépendante "et contemporaine en Croatie et en Serbie". Ca vous en bouche un coin ? Mais quand je vous dis que la BD est universelle. Certes, certains artistes nous offre une certaine naïveté graphique pas forcément des plus esthétiques, cependant il émane une certaine force de ces planches. Mais j’avoue le clou du spectacle, ce sont les affiches de concerts d’un certain Igor Hofbauer. Si vous êtes des batraciens curieux, vous pouvez toujours jeter un coup d’œil sur le livre du même nom STRIPOVI co-édité par Turbo Comix, le Courrier des Balkans, la maison Folie Wazemmes, La Chienne et lille3000, vous y trouverez des textes, des illustrations, des photographies et des bandes dessinées d’artistes de l’ex Yougoslavie. Et si vous êtes des grenouilles mobiles et bondissantes, vous pouvez venir découvrir ces merveilles jusqu’au 24 mai.