L’excellent spectacle "Talking heads" mis en scène par Laurent Pelly au Théâtre du Rond Point à partir de monologues écrits par le romancier et dramaturge anglais Alan Bennett, traduits par Jean-Marie Besset, donne immanquablement envie de lire sa prose caustique, loufoque et pétrie d’un humour très british. Certes la lecture d’un texte dramatique n’est pas toujours aisée mais l’actualité porte parfois secours au lecteur avide et opiniâtre.

En effet, vient de paraître en France, sous le titre "La Reine des lectrices", le dernier opus littéraire en date d’Alan Bennett, qui, après avoir cerné les désarrois de la middle class britannique, s’attaque, à nouveau et régulièrement, à un bastion indéboulonnable et un monument, la monarchie à travers une satire philosophico-socio-politique de son actuelle représentante la reine Elisabeth en personne, pas moins ! Partant du postulat que l’éducation culturelle d’une reine est indigente, il lui fait découvrir la lecture, arme subversive s'il en est, qui devient une passion et change sa vie.

O joie ! Mais las ! La lecture s’avère bien décevante car pas de trace de cet humour ravageur. Des frémissements parfois. Alors les petites cellules grises se mettent en action et s’interrogent. Certes "Tallking heads" date de 1987 : la plume d’Alan Bennett, 75 années au compteur, n’aurait-elle pas subi l’assaut du temps ? Pourtant si l’on regarde la bouille de petit garçon malicieux qu’il a conservé, ce diagnostic pessimiste n’est pas confirmé.

Par ailleurs "La Reine des lectrices" a suscité des commentaires élogieux de la part des critiques français qui ont encensé la virtuosité et l’humour de l’auteur. Alors ? Damned ! Et subitement, fiat lux ! Dans la chronique du spectacle était mentionné le travail judicieux et perlé de traduction fait par Jean-Marie Besset pour restituer en langue française cet inénarrable et incomparable humour anglais apanage des iliens d’outre-Manche. N’y aurait-il donc pas un problème de traduction ?

Direction WHSmith pour acquérir la version originale intitulée "The Uncommn Reader". Et là déjà, sans être un parfait bilingue, ni un exégète, on perçoit la distorsion. Bien sûr le titre français est plus accrocheur, voire plus vendeur, qu’une traduction littérale.

Mais poursuivons et démontrons. En l’occurrence la lecture en anglais ne pose pas de difficultés majeures dans la mesure où la langue d’Alan Bennett est simple et accessible sans avoir fait une agrégation d’anglais médiéval. Un lecture qui confirme l’hypothèse formulée supra. La traduction a procédé à un lissage dommageable en ne respectant ni l’esprit ni la lettre du texte original notamment pour les dialogues.

Un bref exemple édifiant. Quand le duc d'Edimbourg entend la reine rire tout haut - ce qui paraît étonnant - il s’en émeut - ce qui paraît tout autant étonnant. Aaln Bennett écrit : "- All right, old girl? - Of course, I’m reading. - Again ? And he went off, shaking hs head". La scène est totalement désopilante quand on s’imagine la reine Elisabeth dans l’intimité se faire appeler "old girl" et cela ouvre un, champ imaginaire infini. Mais en français, sous la plume de Pierre Ménard, ce délicieux "old girl" devient ..."ma chère".

Conclusion : il faut donc lire ce délicieux pamphlet en version originale et tout y concourt :

1- l‘édition anglaise ne coûte que 10,50€ contre 12 € la version française

2- aller chez WHSmith offre un bon prétexte pour s’accorder une pause gourmande chez Angelina

3- la lecture en anglais sera un régal pour les parfaits bilingues au demeurant au fait de la vie de la cour britannique et un bon exercice pour les autres en révélant leur actuel niveau et se rendre compte, malgré l’absence éventuelle de pratique, que :

a) c’est comme le vélo ça ne s’oublie pas totalement
b) vous avez de beaux restes mais un dictionnaire n’est pas superflu
c) tout espoir est perdu.

4- avec ce traducteur le public français n’aurait jamais pu apprécier les Monthy Python.

Avec cette lectrice pas ordinaire, Alan Bennett entraîne le lecteur, par une succession de scènes cocasses aux échanges savoureux, dans les arcanes et les rouages d'une royauté momifiée, bien évidemment imaginaire - mais toute ressemblance avec la réalité ne serait peut être pas totalement fortuite - sous surveillance d'un gouvernement et de conseillers qu'il égratigne vertement et dans laquelle il suffit d'un grain de sable pour que tout implose d'autant que Sa Majesté n'est dénuée ni d'humour policé ni du sens de l'autodérision.