J’ai découvert l’œuvre du Japonais Inio Asano un peu par hasard au cours de mes pérégrinations régulières dans les rayons BD de ma bibliothèque municipale préférée.
En matière de Manga, j’avoue m’y connaître assez peu, trop peu sûrement, étant trop souvent découragée par les séries interminables qui peuplent les étagères. En général, en BD j’apprécie particulièrement les "one shots" (terme très très technique utilisé par les spécialistes pour désigner les "histoires complètes") tout bêtement parce que les séries sont rarement disponibles dans leur totalité donc ça me frustre et ça me met de mauvaise humeur.
Ces considérations mises à part, j’ai pioché dans les rares one shot Le Quartier de la Lumière (édité par Kana), bingo ! J’ai dévoré les deux histoires qui le composent d’une traite ! L’auteur nous y décrit la douce folie de la Mégalopole Tokyoïte avec autant de cruauté que de sensibilité. Ses histoires sont peuplées de personnages qui noient leur déviance derrière une normalité insoupçonnable.
Pour exemple, ce jeune homme propret mis en scène dans la première histoire dont l’occupation principale consiste à accompagner les suicidaires dans la réussite de leur ultime projet. Ou bien encore cette jeune lycéenne amie de ce premier qui, traumatisée par une agression, ne survit que dans la perspective d’une vengeance féroce. L’histoire glisse inexorablement dans une atmosphère aussi étrange que délétère lorsque notre jeune premier apprend qu’il a "accompagné" dans son suicide le père de son amie.
Asano, dans Le Quartier de la Lumière comme bien souvent dans son œuvre, joue de la normalité voire de l’uniformité de ses personnages pour mieux nous dérouter et nous plonger sans qu’on y prenne garde dans un univers inquiétant au fil des pages. Un univers où la mort et la folie ne sont jamais bien loin.
Dans la dernière parution française de l’auteur, Le Champ de l’Arc-en-ciel, Asano atteint des sommets dans le bizarre et le glauque. Le premier attrait de ce manga est sa construction narrative complexe, ce qui m’a d’ailleurs valu deux lectures consécutives pour bien saisir l’histoire.
L’auteur nous immerge dans le quotidien et les souvenirs de plusieurs personnages dont le seul point commun est un crime inavouable dont chacun a eu sa part de responsabilité. Un peu à la manière de Altman dans son Shortcuts, l’auteur nous livre des bribes de narration balançant entre le présent et le passé, entre le rêve et la réalité et qui, au fil des pages, se révèlent comme autant d’indices qui trouveront leur sens dans le dénouement final. Vous l’avez peut-être compris, Le Champ de l’arc-en-ciel fait partie de ces histoires irracontables, une invitation à un voyage étrange au cours duquel il faut se laisser glisser, s’abandonner pour en apprécier la densité.
Si vous n’êtes pas prêt pour une telle expérience, vous pouvez également vous orienter vers le titre Solanin (est-ce que cela fait référence au germe toxique de la patate ?), composé de deux tomes, moins expérimental que le Champ de l’arc-en-ciel. Ici, Asano nous fait partager le quotidien de jeunes adultes dans le Japon d’aujourd’hui.
Entre spécificités de phénomènes socio-culturels nippons (Otaku, Freeters, logements exigus et plus globalement manque d’espace d’intimité…) et l’universalité des questions que l’on se pose à l’approche de la trentaine dans nos sociétés "modernes", Asano fait toujours preuve d’une aisance remarquable pour retranscrire les émotions de ses personnages. D’ailleurs, à sa lecture clandestine dans les rayons de mon fournisseur préféré de BD, je me suis surprise à essuyer quelques larmes (alors que je suis une vraie dure !) et à me moucher dans une discrétion des plus distinguées.
Je ne pourrai finir cette brève en vous signalant également que dans toute son œuvre, Asano a un trait aussi sobre qu’élégant maitrise le noir et blanc dans une sublime mise en page. Peut-être que vous ne l’avez pas bien saisi mais Asano est un jeune auteur de talent n’ayant rien à envier à un Tomine ou autre Clowes. Alors, courez chez vos libraires pour vous procurer un de ces titres et en plus à l’occasion, vous passerez pour un fin connaisseur de la BD japonaise et c’est aussi ça le bonus des chroniques BD de Froggy’s.
Bonnes lectures !
