Cher Michel Houellebecq,
Vous vous acoquinez avec BHL dans ce livre et n’hésitez pas, en jouant les victimes, à régler vos comptes avec ceux qui cordialement vous détestent. Moi, je ne vous déteste pas, du moins pas tout à fait. Je songe que vous vous ridiculisez quelque peu à vous présenter comme un collègue des grands écrivains ou philosophes. Vos précédents romans (Plateforme, La possibilité d’une île) devraient vous rendre, entre nous, plus humble.
D’autre part, si je partage votre intérêt pour la science, je ne suis pas assez niais justement pour considérer vos idées comme des trouvailles extraordinaires. Dire que cette position dédaigneuse est pourtant dans le fond une position modeste, une position de soumission aux seuls principes, peu joyeux, qui n’auront jamais trahi l’homme dans sa recherche de la vérité : l’expérience et la preuverevient à oublier toutes les avancés de l’épistémologie qui ont depuis longtemps remis en cause le primat de l’expérience ainsi que le vérificationnisme stricte propre aux penseurs du cercle de Vienne.
De même que affirmer […] jamais on ne cherche à "composer la machine" ; jamais on n’en vient à se poser la question de savoir ce qu’il y a derrière les entités physiques que l’on a définies, que l’on peut mesurer ; s’il s’agit de matière, ou d’esprit, ou d’un autre agrégat mental qu’il pourrait prendre fantaisie à l’homme d’imaginer. On prend congé, en somme, et à jamais, des questions métaphysiques est une façon séduisante d’exposer les idées extrêmes développées par Moritz Schlick dans son traité intitulé Forme et contenu, mais tend, encore une fois, à perdre de vue que le même Moritz Schlick s’est penché, au début du XXème siècle, sur la question de la métaphysique et de la morale dans d’autres écrits, sans oublier le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein que vous semblez pourtant connaître, et qui est un véritable poème de l’esprit et de la subjectivité.
Enfin, votre rejet de Céline me paraît être une pirouette tactique, car elle est une réponse à vos adversaires qui ont eu la bonne idée de comparer votre semblant de style à celui de Céline. Et il n’est pas seulement question de style. À l’instar de Pierre Mérot dans Arkansas, j’aurais tendance, et c’est le reproche fondamental, à douter que vous puissiez encore ressentir la vie à travers la littérature. Là, j’admets que je suis injuste (voici la raison pour laquelle je ne peux vous haïr absolument) : vos propos sur votre père et vous-même étant enfant m’ont touché. Un autre moment d’émotion dans Ennemis publics qui prouve effectivement que vous êtes un écrivain à part entière. Je pense, en effet, à cette référence à la poésie que sans conteste vous aimez.
Par contre, je suis choqué par tant de platitude qui, parfois, vous rabaisse à BHL. En refermant le livre, je ressens même l’envie que vous perdiez votre "célébrité", vos avantages, histoire de souffrir un peu et de revenir réellement à cette littérature qui semble aujourd’hui appartenir, comme la poésie chez vous, au passé.
Amicalement,
