Ca va probablement paraître un jugement bien peremptoire mais les amateurs d’Etron Fou Leloublan ne me contrediront pas : de son temps, à une époque où "musique française", ca voulait dire Higelin ou Daho, ce groupe était tout simplement le seul groupe français crédible à une échelle internationale…
En fait, Etron Fou est peut-être plus connu et considéré à l’étranger que chez nous. En 1980, lorsque Mogan Fisher édite "Miniatures", le projet fou qui demande à 50 musiciens connus d’enregistrer chacun un titre qui dure moins d’une minute, Etron Fou est là, qui cotoie les Residents, Robert Wyatt, Fred Frith, Robert Fripp, Andy Partridge, Kevin Coyne*, Ivor Cutler, Michael Nyman et autres pointures.
C’est en effet dans cette cour que joue Etron Fou : les bizarres, les décalés, le "art-rock". Ajoutez un zeste de Zappa, une maîtrise parfaite des instruments, qui, pour autant, ne tourne pas à la démonstration et vous avez une idée du tableau.
Etron Fou était si doué qu’ils arrivaient à faire avaler – aux francophones comme aux autres – leurs textes en français. Les textes : l’abominable écueil de tout musicien français qui joue autre chose que de la chanson ou de la variété. Soit les anglophones (le public, c’est eux) vont trouver vos incompréhensibles textes français ennuyeux et ridicules ("ca ne swingue pas"), soit vous chantez en anglais et les rosbifs vont ricaner devant votre mignon petit accent et vos fautes de syntaxe… sans parler de l’absurdité intrinsèque de la chose : pourquoi chanter dans une langue qui n’est pas la sienne ?
Or, les textes d’Etron Fou sont incroyables. Ils inventent une voie différente de la malédiction des bons mots imposée par Gainsbourg (cf. Bashung et son Helvète Underground digne de l’Almanach Vermot). Les thèmes vont du surréalisme délirant à la poésie nostalgique détraquée, le tout dans une diction, un phrasé qui enfoncent bien des paroliers et chanteurs angophones.
Les deux membres les plus permanents étaient Guigou Chenevier (batterie, chant) et Ferdinand Richard (basse, chant) accompagnés de pianistes et saxophonistes interchangeables d’un album à l’autre. Chenevier et Richard portent leurs instruments respectifs à des hauteurs inconnues. Loin du rabachage pénible des virtuoses jazz, la basse et la batterie créent des histoires folles et captivantes, des rythmiques faites de solos entrelacés, des solos en formes de cassages de rythmes en tous sens, le tout avec une pêche et une bonne humeur irrésistibles.
Si les premiers albums les voient encore en train de chercher leurs marques, "Les Poumons Gonflés" ou "Les Sillons De La Terre" marquent une puissance d’inspiration et d’interprétation impressionante.
Etron Fou marque un nouveau jalon dans la fusion jazz-rock. Loin – très loin – du jazz rock narcissique des années 70, c’est la véritable rencontre du fun et des textes du rock’n’roll et de la maîtrise instrumentale qui permet les plus grandes audaces. En fait, c’est assez difficile d’imaginer un groupe aussi habile et si peu pénible… Rigolo et pas manchot : on pense là encore à Zappa, mais des Zappa sympathiques et pas cyniques, capables d’écrire des titres aussi uniques que "Comment choisir son infirmère", "P.O.I (Pourissement des Organes Intérieurs)" ou "Face a l'extravagante montee des ascenceurs, nous resterons fidèles a notre calme determination". N’allez pourtant pas croire à la lecture de ces titres qu’il s’agit d’un groupe parodique : en cinq albums, Etron Fou a créé une œuvre des plus personnelles et des plus inovantes.
