Apparu sur la scène littéraire avec son pamphlet intitulé La littérature sans estomac (L’Esprit des Péninsules, 2002), Pierre Jourde a révélé plus tard un réel talent de romancier. Citons Pays perdu (L’Esprit des Péninsules, 2003), son chef-d’œuvre Festins secrets (L’Esprit des Péninsules, 2005), mais aussi L’heure et l’ombre (L’Esprit des Péninsules, 2006).
En 2008, toujours chez l’éditeur L’Esprit des Péninsules, Pierre Jourde publie La cantatrice avariée. J’ai éprouvé de la crainte à le lire tant ces précédents romans me semblaient appartenir à une sorte de miracle dans la littérature française actuelle.
Le livre se présente telle une symphonie burlesque avec ses trois mouvements imaginaires (allegro feroce, adagio con fagioli et andante gluante). La première partie ou premier mouvement, comme son nom en porte témoignage, nous montre le cadre de cette histoire emporté par son rythme véloce, voire endiablé. Tout de suite, il rappelle son roman Festins secrets, mais un Festins secrets sombrant dès le départ dans la folie. Rien, en effet, ne paraît exister réellement : l’œuvre évoque l’imagination, et je ne trouve aucune référence qui puisse se rapprocher d’un tel délire, à l’exception de Crucifiction de Pierre Mérot (Éditions de la différence, 1991). Or, derrière le langage symbolique du roman de Pierre Mérot, on découvre en fin de compte la vie. Alors que le roman de Jourde débute sans une préoccupation quelconque de la vérité. Il évolue comme une pure réalisation de l’esprit.
Après la disparition de son gourou Manfred von Fanfulla, une secte périclite peu à peu, malgré les efforts de deux gouapes Bolo et Bada qui font leur possible pour maintenir tel quel le dernier carré d’adeptes. De temps en temps, ils quittent le château délabré de la secte pour effrayer quelque membre de la famille d’un adepte qui aurait eu la mauvaise idée de porter plainte. Puis, Bada et Bolo finissent par trouver la Chose, sculpture informe et objet qui, comme une révélation, doit redonner vie à la secte. Hélas, la Chose disparaît et tous les adeptes quittent le château pour fonder une secte concurrente tels que la sœur nommée Ala et ce Cagli, auteur d’une thèse sur Claudel ; ou alors pour s’enfuir carrément et échapper à l’autorité des deux vauriens.
Finalement, la secte disparaît. C’est alors que Pierre Jourde, dans la seconde partie de son roman, dévoile les fils de l’écheveau qui forment ou plutôt constituent cette histoire. À l’instar de Pays perdu, à l’instar de ce lieu isolé où règnent la saleté et la merde, il est question de déchéance. Ce déclin touche, en effet, Bolo et Bada qui ont perdu l’énergie de la violence pour vieillir irrémédiablement. Ils vivent dans le passé, dans la nostalgie de leurs exploits antérieurs. Pour eux, il n’est plus possible de mener des actions durant lesquelles Bada frappait à chaque fois Bolo qui avait eu le temps, de son côté, de "mettre en scène" son martyre. Celui qui avait porté plainte à la police ressortait traumatisé par l’expérience.
Non, Bolo et Bada sont désormais des vieillards. Bada a, enfin, perdu sa mère qui ne cessait pour la énième fois de ressusciter grâce au miracle de la médecine. Bolo, lui, vit de moins en moins dans un monde intérieur fait de cette musique composée par un orchestre comprenant à l’origine un chœur, un pianiste, etc. (on songe ici à l’atmosphère de la maison où vit le jeune professeur de collège, Gilles Saurat, dans Festins secrets). Malgré leur peu d’intelligence, les deux êtres cherchent à comprendre le pourquoi de leurs croyances.
Bref, ils rencontrent, à la fin (troisième mouvement ou andante gluante), un oncle, sorte de Dieu ou écrivain qui leur explique que tout ceci est une invention, et contradictoirement qu’eux-mêmes ont généré ladite invention.
Pierre Jourde donne, en conséquence, l’une des clés de la création littéraire : sans l’auteur, le récit n’est rien, et pourtant, l’écrivain a besoin de ses personnages pour modeler son histoire. Pour résumer, comme la vie, la littérature naît d’un paradoxe, c’est-à-dire le paradoxe entre la fiction et la réalité. D’autre part, cette opérette qui n’en est pas une (qu’a-t-elle à voir, en vérité, avec L’étoile d'Emmanuel Chabrier ou Le testament de la tante Caroline d’Albert Roussel ?) fascine moins par l’intensité qui s’en dégage que par l’intelligence qui, à l’instar des films de Éric Rohmer, fait naître l’émotion.
