Qui connaît l’écrivain des Années-lumière, des Années Lula pour parler de ses romans les plus lus pendant les années 70 ? Les lecteurs de l’époque se souviennent du style flamboyant de Rezvani pour célébrer l’amour fou, l’amour fusion entre un homme et une femme.
Féministe, je m’interrogeais alors sur le rôle de la Muse/aiguillon pour l’acte créateur et l’égocentrisme de l’écrivain qui dévorait (pour moi) sa Lula au sens propre et au figuré. Cet amour a duré cinquante ans. Le verdict tombe le jour de l’éclipse du 11 août 1999 de la bouche d’un psychiatre cannois et tout s’effondre pour Rezvani : Alzheimer ! Il écrit un journal, prend des notes sur un agenda "quand il me faudrait, seul avec moi-même, absorber l’immense désespoir de cette perte quotidienne d’une femme que j’avais tant adorée". Il raconte, il déroule sa pensée "tirée par les mots à mesure qu’ils s’écrivent… comme le peintre voit son tableau se faire et ne sait ce qu’il est qu’après qu’il s’est peint". Lula la bien-aimée dans le déni de sa maladie meurt en 2005 dans une maison forestière qu’il a fait construire pour elle comme un "hôpital personnel".
Rezvani extirpe sa souffrance et nous la partageons avec lui effrayés. Ce travail par l’écriture sauve sa peau de la folie, dans l’urgence viscérale de dire la décrépitude de sa Lula et sa rage impuissante devant l’avancée des symptômes. Cela me rappelle dans un autre contexte La Première épouse de Françoise Chandernagor qui fore avec des mots chapitre par chapitre le naufrage de son couple pour tenter de comprendre son néant affectif dans la rupture amoureuse. L’écriture en boucle sur la violence des sentiments ravageurs du manque de l’autre m’interpelle parce qu’elle touche à l’altérité. Ces auteurs nous renvoient à la solitude intrinsèque de l’humain alors que chacun tente de croire le contraire surtout dans l’amour. L’intimité forcée avec lui-même donne la force à l’Eclipse de Rezvani qui refuse que Lula amoindrie ne puisse plus communiquer dans une symbiose de sens et d’intelligence. Rezvani crache ses faiblesses, son rejet du "cadavre vivant de Lula" malgré sa beauté aux yeux vides, son écriture l’arrache à la douleur. La perte irrémédiable de l’objet d’amour enfermé dans un délabrement psychique le révulse et il pleure sur lui-même. Entend-il la plainte de celle qui nomme parfois "saleté" sa maladie et donne le change devant les visiteurs ? Sans aucun doute puisqu’à défaut de pouvoir aimer, toucher ce corps sublime sans âme, il admire "sa pudeur instinctive quant à l’avilissement de cette maladie dont elle ne cesse de se défendre" et la protège du mouroir.
Dans son livre/témoignage, Rezvani nous entraine dans son chaos affectif, il renvoie au constat désespéré d’une chanson de Jacques Brel : On se retrouve seul ! Nous lecteurs, nous n’en sortons pas indemnes.
