Comédie dramatique de Emmanuelle Marie, mise en scène de Jacques Descorde, avec Carole Thibaut, Lara Suyeux et Anna Andreotti.

Ecrire sur le sexe de la femme : c’est le but audacieux que s’était fixé l’auteur Emmanuelle Marie (décédée en 2007) avec "Cut", remonté ces jours-ci au Théâtre du Rond-Point.

Trois femmes, une dame-pipi et deux de ses "clientes" d’urinoir, y dissertent sur leurs états d’âme sensuels et leur rapport à "la chose". Ce faisant, elles dressent le portrait paradoxal d’une gent féminine qui, derrière un simulacre d’émancipation, reste victime de certaines petites tyrannies (des apparences, de la vie en couple…) que quatre décennies de liberté sexuelle n’auront suffi à anéantir.

L’idée, au départ, pouvait faire craindre le pire : nous appréhendions de nous retrouver devant un "Monologue du Vagin" bis, ou quelque chose du genre, détournant la portée libératoire de cette prise de parole (écrire sur le con en vue de briser certains tabous, normaliser en quelque sorte le sexe féminin) pour l’orienter vers le graveleux.

Dieu merci, il n’en est rien, et l’écriture s’avère au final assez intelligente. Pas érotique à proprement parler (encore que certaines évocations puissent provoquer quelque trouble chez le spectateur sensible), mais suffisamment forte pour ne pas tomber dans l’extrême inverse : cette ornière intello-sainte-nitouche qui est souvent la croix du féminisme de salon.

Comme l’indique le titre du spectacle, le montage de cette parole se veut "cut", terme cinématographique signifiant rapide, haché, sans temps mort. Effectivement, les trois personnages, si elles ne s’adonnent jamais à un dialogue proprement dit, se font écho et renvoient la balle de manière assez imbriquée, en un ping-pong marabout-bout-d’ficelle plutôt inspiré.

Cette technique crée parfois des résonances très intéressantes entre les trois points de vue, et chaque témoignage se voit rapidement mis en parallèle avec celui des autres. Les unes s’expriment pendant que les autres commentent, à la manière d’un chœur.

Mais si le texte s’avère plutôt intéressant en lui-même, nous n’avons pas été aussi convaincu par la mise en scène dont il a été gratifié.

Première chose qui nous pose problème : la caractérisation un peu univoque de deux des femmes représentées. Si la dame pipi italienne (Anna Andreotti) révèle peu à peu ce que dissimule sa triste blouse prolétaire (un cœur énorme et une sensualité de feu… doublés de leur corollaire inévitable : une grande aptitude à la souffrance), les autres types féminins pêchent par simplisme : la "working girl" frustrée (Carole Thibaut) sombre un peu trop souvent dans l’hystérie ; quant à la jeune femme à voix de fi-fille (Lara Suyeux), elle ne cesse presque jamais de minauder !

Ensuite, le principe de répétition systématique de certaines répliques ne nous a pas paru très opportun. La musicalité évoquée par Jacques Descorde dans sa note d’intention (un "oratorio", dit-il) vire parfois au ressassement, lorsque le texte est repris deux ou trois fois d’affilée sur des tons différents et gradués (du calme à la colère, du rire aux larmes, etc.). Ce procédé, qui allonge passablement le spectacle, ne fait pas honneur à la rapidité "cut" voulue par l’auteur.

De plus, ces incessantes ruptures de ton entraînent parfois l’interprétation vers un second degré problématique : à force de varier les intentions, les comédiennes peuvent faire dire tout et n’importe quoi à certaines répliques, qui perdent ainsi de leur pertinence et réduisent au ricanement ce qui était au départ ému et sérieux.

Tout cela nous a, au final, un peu éloigné d’un texte qui aurait (peut-être ?) mérité plus de simplicité dans sa mise en scène, afin d’exhaler sa propre musicalité, sans le recours forcé à certains artifices malheureux.